Drieu La Rochelle / Adieux à Gonzague

Il y avait longtemps que je voulais écrire une excuse à Gonzague. Une excuse I Je savais bien que l’examen de conscience que j’avais fait sur nous à propos de toi dans La Valise Vide, était insuffisant. Terrible insuffisance de nos cœurs et de nos esprits devant le cri, la prière qu’était la tienne. Je te voyais jeté à la rue avec la valise vide et qu’est-ce que je t’offrais pour la remplir. Je te reprochais de ne rien trouver dans le monde si riche, si plein pour te faire un viatique. Mais je ne te donnai rien. Car enfin peut-être ceux qui ne trouvent rien et qui restent là, ne sachant quoi faire, il faut avouer qu’ils demandent, et il n’y a qu’une chose à faire c’est de leur donner.J’ai pleuré quand une femme au téléphone a dit : « Je vous téléphone pour vous dire que Gonzague est mort. » Hypo­crisie infecte de ces larmes. Toujours la lâcheté de l’aumône. On donne deux sous et on se sauve. Et demain matin avec quelle facilité je me lèverai à 5 heures pour aller à ton enterre­ment. Je suis toujours si gentil aux enterrements.

A travers une banlieue—les banlieues c’est la fin du monde — puis une campagne d’automne vert de légume cuit et or pâle de chambre à coucher, sous une pluie battante, avec un chauffeur qui me parlait de son moteur, je suis arrivé dans une de ces terribles pensions de famille où l’on voit que la mélan­colie et la folie peuvent faire bon ménage avec toute la médio­crité.
Elle était là, sous ton lit, la valise béante où tu ne pouvais finalement mettre qu’une chose, la plus précieuse qu’ait un homme : sa mort. Dieu merci : tu avais gardé le meilleur et tu n’en as pas été destitué. Sur ce point, tu as été vigilant et indéfectible : tu as gardé ta mort. Je suis bien heureux que tu te sois tué. Cela prouve que tu étais resté un homme et que tu savais bien que mourir c’est l’arme la plus forte qu’ait un homme.Tu es mort pour rien mais enfin ta mort prouve que les hommes ne peuvent rien faire au monde que mourir, que s’il y a quelque chose qui justifie leur orgueil, le sentiment qu’ils ont de leur dignité — comme tu l’avais ce sentiment-là toi qui as été sans cesse humilié, offensé — c’est qu’ils sont toujours prêts à jeter leur vie, à la jouer d’un coup sur une pensée, sur une émotion. Il n’y a qu’une chose dans la vie, c’est la passion et elle ne peut s’exprimer que par le meurtre des autres et de soi-même.

Tu avais tous les préjugés, tout ce tissu de la vie sociale des hommes qui est notre chair même, qui est une chair aussi adhérente que notre chair sexuelle et animale — et que nous ne pouvons que retourner sur nous-même dans un arrache­ment magnifique et absurde. Tu vivais — le temps que tu as vécu — avec toute la chair des préjugés retournée sur toi.

— Écorché!

Tu croyais à tout : à l’honneur, à la vérité, à la propriété…

Ta chambre était bien rangée comme tous les lieux où tu passais. Sur la table, ces papiers, ces petits outils, ces boîtes d’allumettes empilées, ces papiers. 0 littérature, rêve d’enfance qui te revenait toujours et qui était devenu un fruit sec et dérisoire que tu cachais dans un tiroir. Un joli revolver comme tous ces objets avec lesquels tu jouais. Tout était mortel dans tes mains : toutes ces brosses sur la toilette. Tu coiffais tes beaux cheveux vivants et tu sortais : dans les salons, les bars, un sentiment de l’amour impossible, néfaste crispait le cœur de quelques femmes.

Pas de toutes. Tu ne plaisais pas à toutes, ni à tous. Bien des gens t’ont méprisé et nié. Ils étaient plus propres que tes amis qui ne t’avouaient jamais, sans réserve. Pourquoi? C’était de ta faute aussi, tu n’avais pas de talent. Et tu avais eu le tort de parler de cela.
Il y a un beau croque-mort dans tout littérateur : ce n’est pas la première ni la dernière fois que je répands de l’encre sur la tombe d’un ami.Tu as aimé quelque chose dans Cocteau et quelque chose dans Aragon. Je ne puis pas me rappeler que tu aies jamais parlé de Rimbaud.

Je t’ai apporté des fleurs un soir tellement j’étais lâche. Je n’osais plus te parler, te crier ma foi. Ma foi dans tout ce que tu haïssais, tu vomissais, dans tout ce que tu as tué d’un coup de revolver.

Comme tu n’avais pas de passions, tu avais des vices. Comme tu étais un enfant, tes vices étaient gourmandise. Et tes gourmandises étaient d’enfant : tu étais avide de sommeil et de jeu, de jeu et de sommeil. Tu jouais avec tes bouts de dieu : photos cocasses, coupures de journaux, est-ce que je sais? et puis, bavardant, tu jouais encore avec des anecdotes… ramassées dans les almanachs, des traits de l’impuissance humaine comme nous en sommes criblés, chaque jour. Et puis le soir arrivait. Alors tu te droguais, tu te piquais, tu riais, riais, riais. Tu avais des dents pour un ricanement inoubliable : fortes et serrées et solides dans une forte mâchoire, dans une figure au cuir large. Tu riais, tu ricanais; et puis tu tombais mort. Mais tu renaissais, dans ce temps-là, chaque lendemain. Comme un feu follet ou un fardadet des