Christian Bobin / Artaud / L’homme du désastre

 

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Une pluie appliquée, enfantine. Milieu du temps. La mort comme un dépôt des lumières à l’angle de la fenêtre. Depuis l’éblouissement de votre naissance, votre corps perdait de sa chaleur, de son éclat. Un jour, il s’éteignait, et votre âme argentée filait dans l’air tendu de blanc, immortelle à vrai dire. Dans la chambre vide, elle fleurit à nouveau, fécondée par le noir tourne- sol des lectures. Vous n’êtes pas mort, puisque je vous écris. Vous n’êtes pas fou, puisque je vous entends. Lire, bien sûr, est vain, tout comme sont vains l’entretien silencieux avec l’enfant ou la candeur des lumières sous la roue des saisons. Et pourtant ces heures-là, de simple contemplation, d’extrême fatigue, sont les seules. Elles couronnent notre vie unique, notre vie absente, celle qui ne se tient ni dans nos mots, ni dans nos gestes, pas même dans nos pleurs. La vie qui manque à la vie. La visiteuse aux yeux d’étoiles. Elle hante vos livres. Le langage foulé par ses pieds nus en est rafraîchi, comme par la plus jeune pluie de printemps. Elle traverse vos phrases devenues folles, non parce que vous étiez fou, mais parce que plus rien dans la culture régnante n’était irrigué par ces mots : avec vous, était enfermé dans l’asile le savoir immémorial de l’amour accablant.

Christian Bobin, Fata morgana, in L’homme du désastre p13©

Julien Mérieau pour l’illustration©