Ferré le fat contre Breton le pape

Suite à un échange téléphonique revigorant où j’ai accusé la « possession » de cet article dans mes archives,  j’adresse mon amitié pile et face à Alain B. dont l’anonymat nous paraitra partagé…

 

Lettre à l’ami d’occasion

Cher ami,

Vous êtes arrivé un jour chez moi par un coup de téléphone, cette mécanique pour laquelle Napoléon eût donné Austerlitz. Je n’aime pas cette mécanique dont nous sommes tous plus ou moins tributaires parce qu’elle est un instrument de la dépersonnalisation et un miroir redoutable qui vous renvoie des images fausses et à la mesure même de la fausseté qu’on leur prête complaisamment. Et ce jour là, pourquoi le taire, j’étais prêt à toutes les compromissions : Vous étiez un personnage célèbre, une sorte d’aigle hautain de la littérature « contemporaine », un talent consacré sinon agressif. J’étais flatté mille fois que vous condescendiez à faire mon chiffre sur votre cadran à grimaces, pour solliciter une rencontre dont je ne songeais nullement à régler les détails… Trop ému, vous voyez je n’étais déjà plus flatté, j’aurais dû m’enquérir aussitôt – avant de faire les commandes d’épiceries – de votre personne, de vos problèmes, par exemple en mettant le nez dans vos livres. Je ne vous avais jamais lu, parole d’honnête homme, je ne l’ai guère fait depuis à quelques pages près. Les compliments qu’il m’a été donné de vous faire à propos de ces quelques pages étaient sincères, je le souligne. Votre style est parfait, un peu précieux certes, mais de cette préciosité anachronique qui appelle chat un chat et qui tient en émoi la langue française depuis qu’elle est adulte, guerres comprises. Bref j’ai lavé les chiens, acheté le whisky et mis mon cœur sur la table. Vous êtes entré.

Votre voix me frappa au visage comme une très ancienne chanson, une voix d’outre-terre dont je n’ai pas fini de dénombrer les sourdes résonances, un peu comme votre écriture lente, superbe, glacée. Avant de vous entendre on vous écoute, avant de vous comprendre on vous lit. Vous avez la science des signes, du clin d’œil, de la pause. Vous parti, il ne reste qu’une inflexion, qu’un froissement d’idée, qu’une sorte de vague tristesse enfin qui s’éteint avec les derniers frottis de vaisselle. Et l’on en redemande ! C’est assez dire le charme que vous distillez, un peu comme les jetons de casino, cette fausse monnaie, qui détruisent la vraie valeur pour ne laisser qu’une pauvre hâte à recommencer toujours et à perdre sans cesse. À vrai dire vous êtes un Phénix de café concert, une volupté d’après boire, un rogaton de poésie. Vous êtes un poète à la mode auvergnate : vous prenez tout et ne donnez rien, à part cet hermétisme puritain qui fait votre situation et votre dépit.

Vous avez amené chez moi toute une clique d’encensoirs qui en connaissaient long sur le pelotage. Ce n’étaient plus de l’encens, mais un précis frotti-frotta comme au bal, dans les tangos particulièrement, quand ça sent bougrement l’hommasse et qu’il y passerait plus qu’une paille. Vos amis sont nauséabonds, cher ami, et je me demande si votre lucidité l’emporte sur les lumières tamisées ou les revues à tirage limité. Tous ces minables qui vous récitent avec la glotte extasiée, ne comprenez-vous pas peut-être leurs problèmes et leurs désirs : ils vous exploitent et c’est vous en définitive qui passez à la caisse car l’ombre que vous portez sur leurs cahiers d’écoliers c’est tout de même la vôtre. Ils ont Votre style, Vos manières, Vos tics, Votre talent peut-être, qui sait ? Je suis venu quelquefois vous chercher à votre café « littéraire » et ne puis vous exprimer ici la honte que j’en ressentais pour vous. On eût dit d’un grand oiseau boiteux égaré parmi les loufiats, chacun payant son bock, et attendant la fin du monde. Quelle blague, cher ami, Vous qui m’aviez émerveillé, je ne sais comment, et qui vous malaxez chaque éphéméride à cette sueur du five o’clock.

Je ferai n’importe quoi pour un ami, vous m’entendez cher ami, n’importe quoi ! Je le défendrai contre vents et marées – pardonnez ce cliché, je n’ai pas votre phrase acérée et circonspecte – je le cacherai, à tort ou à raison, je descendrai dans la rue, j’irai vaillamment jusqu’au faux témoignage, avec la gueule superbe et le cœur battant. Vous, vous demandez à voir, à juger. Si l’on m’attaque dans un journal pour un fait qui m’est personnel, vous ne levez pas le petit doigt sur votre plume même si c’est ma femme qui vous le demande, sans vous le demander tout en vous le demandant. Vous êtes un peu dur d’oreilles et les figures de littérature dans une lettre d’alarme ça ne vous plait guère. Quant à enfoncer les portes que vous avez cru ouvrir il y a quelques décades, vous êtes toujours là : la plume aux aguets et le « café » aux écoutes…

Il y a ceux qui font de la littérature et ceux qui en parlent. Vous, de la littérature, vous en parlez plus que vous n’en faîtes. Vous avez réglé son compte à Baudelaire, à Rimbaud, pour ne parler que de ceux à qui vous accordez quelque crédit quand même. À longueur d’essais, de manifestes, d’articles, vous avez vomi votre hargne, expliqué en long et en large vos théories inconsolées, étalé vos diktats. Vous avez signifié à la gent littéraire de votre époque que vous étiez là et bien là, même à coups de poings, ce qui n’est pas pour me déplaire car vous êtes courageux, tout au moins quand vous avez décidé de l’être. Votre philosophie de l’Action ne va jamais sans un petit tract, sans un petit article ; vous avez la plume batailleuse, comme Victor Hugo et quand il part à Guernesey vous poussez une pointe aux Amériques, ce qui n’est pas non plus pour me déplaire, anarchisme aidant, l’Unique c’est Ma Propriété. L’histoire de la Hongrie s’est réglée pour vous, pour moi, pour d’autres, par un tract – encore – des signatures, une nausée générale et bien européenne et les larmes secrètes de Monsieur Aragon qui n’a pas osé se moucher. Alors, mon cher ami, permettez que je rigole de nos vindictes qui avortent en deuxième page de Combat, et allons à la campagne.

« Vous n’étiez que ça en définitive : un poète raté qui s’en remet aux forces complaisantes de l’inconscient. »

Nous, les poètes, nous devrions organiser de grandes farandoles, pitancher comme il se doit et dormir avec les demoiselles. Non, nous pensons, et jamais comme les autres. Quand il nous arrive de diverger dans nos élucubrations, on se tape dessus, à coup de plume, toujours. J’ai eu l’outrecuidance d’écrire en prose une préface, une introduction, une « note » si vous préférez – et cela pour vous laisser la concession du manifeste, concession que vous tenez d’une bande de malabars milneufcentvingtiesques qui avaient moins de panache que vous – je me suis donc « introduit » tout seul un petit livre de poésie où je pourfends le vers libre et l’écriture automatique sans penser que vous vous preniez pour le vers libre et pour l’écriture automatique et je ne savais pas que vous n’étiez que ça en définitive : un poète raté qui s’en remet aux forces complaisantes de l’inconscient. Vous avez rompu comme un palefrenier, en faisant fi de mon pinard, des ragoûts de Madeleine, et de ce petit quelque chose en plus de la pitance commune qui s’appelle l’Amour. Vous m’avez fait écrire une lettre indigente par un de vos « aides » dans ce style boursouflé dont vous êtes le tenancier et qui dans d’autres mains que les vôtres devient un pénible caca saupoudré de subjonctifs. Tel autre de vos « amis » et que par faiblesse et persuasion j’avais pris en affection jusqu’à le lire – car il signe aussi des vers libres – m’envoya dinguer toujours dans ce style qui se regarde vagir. Je passe l’intermède de votre revue « glacée » où en deux numéros j’allais du grand mec à la pâle petite chose. Un de vos vieux amis enfin m’a « introduit » dans une anthologie, moi le maigre chansonnier et chose curieuse nous sommes vous et moi et côte à côte les deux seuls vivants à essayer de bien nous tenir parmi et au bout de tant d’illustres cadavres. Vous ne trouvez pas qu’il y fait un peu froid ?

Je vous dois cependant certains souvenirs lyriques autant que commodes à inventorier : nos conversations à brûle-pourpoint, votre admirable voix lisant de la prose et je vous dois aussi de m’avoir sorti dans le moyen-âge dont vous savez tous les recoins et même les issues secrètes, à croire que vous en êtes encore.

Si j’en crois l’un de vos amis de la première heure et qui brinqueballe encore les insultes dont vous l’avez gratifié et ce « quand-même-on-ne-peut-pas-le-laisser-tomber » m’a affirmé que vous reviendriez à moi, les bras ouverts et la mine prodigue, car dit-il, un masochisme incurable vous pousse depuis des années à faire, défaire et refaire vos amitiés. Je n’en crois rien et vous laisse bien volontiers à vos vers libres.

Croyez que je regrette bien sincèrement de vous avoir eu à ma table.

Léo FERRE

ARAGON « Le Paysan de Paris », 1924

« N’en doutez pas, ce sont les ennemis de l’ordre qui mettent en circulation ce philtre d’absolu. Ils le passent secrètement sous les yeux des gardiens, sous la forme de livres, de poèmes. Le prétexte anodin de la littérature leur permet de vous donner à un prix défiant toute concurrence ce ferment mortel duquel il est grand temps de généraliser l’usage… Achetez, achetez la damnation de votre âme, vous allez enfin vous perdre, voici la machine à chavirer l’esprit. J’annonce au monde ce fait-divers de première grandeur : un nouveau vice vient de naître, un vertige de plus est donné à l’homme: le surréalisme, fils de la frénésie et de l’ombre. Entrez, entrez, c’est ici que commencent les royaumes de l’instantané… »

ARAGON

« Le Paysan de Paris », 1924

©Guillaume HOOGVELD #2016 pour la photographie

TZARA / Extraits par milliers de voyages à parcourir dans l” Homme Approximatif” (1925-1930)

musial

même sous l’écorce des bouleaux la vie se perd en hypothèses sanglantes

où les pics picorent des astres et les renards éternuent des échos insulaires

mais de quelles profondeurs surgissent ces flocons d’âmes damnées

qui grisent les étangs de leur chaude paresse

est-ce le cygne qui gargarise son blanc d’eau

blanc est le reflet dont la vapeur se joue sur le frisson de l’otarie

dehors est blanc

une éclaircie chantante d’ailes absorbe le mistral dans sa corolle de paon

que l’arc-en-ciel décloue de la croix du souvenir

frottant les dents du ciel battant le linge à la rivière

tourbillonnent les moulins blancs

parmi les flocons d’âme que fument les opiomanes à l’ombre des éperviers

la bouche serrée entre deux nouvelles contraires s’agrippe

comme le monde imprévue entre ses mâchoires

et le son sec se casse contre la vitre

car jamais parole n’a franchi le seuil des corps

mort est l’élan qui faisait bouillir le mauvais temps

dans les récipients des pauvres hideuses têtes nos voisines

et malgré la bourbe citadine de nos sentiments

dehors est blanc

qu’importe le dégoût puisque notre force est plus ininflammable que la mort

et son ardeur ne détruira ni nos couleurs ni nos amours

coquillages et moellons stratifiés dans des étages de proverbes

le sens est le seul feu invisible qui nous consume

depuis l’origine du premier chiffre

les aviculteurs parlent un langage simple

formé d’un alphabet d’oiseaux aux blancs dehors

blanc est le doigt que les penseurs ont tant frotté contre leur tempe

nous ne sommes pas des penseurs

nous sommes faits de miroirs et d’air

et quand même insatisfaits obscurs moroses imper­méables

les dents de scie qui ornent notre front voisinent avec la mort

et sautent aux yeux d’une chose à l’autre tout le long du dictionnaire

frottant les dents du ciel battant le linge à la rivière

vomi des blanches crêtes le brouillard se coagule parmi nous

et bientôt serons-nous pris dans la matière dense et boueuse

bientôt serons-nous absorbés par la spongieuse léthar­gie du fer

qui dépasse de la longueur d’une douloureuse litanie la bière et le mensonge

surgi de quel glacier mordant dont le blanc dehors gargarisme de nuage

suce aux racines de nos iris le miel des siècles à venir

©Jean-Marc MUSIAL, ©Un dessin une nuit pour l’image

 

Libido moriendi. Exhumation des trois spectres de DADA.

rigautPour Jean-luc Bitton, qui a creusé les sillons de silex que Rigaut savait aiguiser et qui va publier LA Bio de Rigaut !

http://jlbitton.com/

La genèse surréaliste admet généralement trois noms, Rigaut, Cravan, Vaché, formant ce petit détachement précurseur, assimilé à Dada, qu’ici et là on désigne aujourd’hui par une formule qui se souvient d’Artaud : les trois suicidés de la société.

Annonciateurs d’un mouvement voué au « non-conformisme absolu », Jacques Rigaut, Arthur Cravan et Jacques Vaché sont allés, exemplairement, au bout de leur sincérité en instruisant contre eux un procès que sanctionne le châtiment suprême.

Comment expliquer ces suicides ? D’abord par la guerre, seul programme possible selon Clémenceau, qui râtissant parmi les amis de cœur, ébranlera une foi incertaine dans la vie. Ce sont les idiosyncrasies explosives. On observe pour chacun d’eux un tenace refus de l’ordre, de l’achevé, de tout effort carriériste et chez Cravan et Vaché une indifférence au nom propre.

Le désir de mort {libido moriendî) apparaît dans le cas de Rigaut (1899-1929) sous l’aspect d’une véritable vocation patiemment entretenue et qui éclatera dans une mise en scène si méticuleuse qu’elle place, avec lui, le suicide au rang de l’un des beaux-arts tout comme De Quincey voulait que fût l’assassinat. Rigaut mourra en se tirant un coup de revolver dans le cœur, étendu sur un lit qu’il a protégé pour ne pas le salir de sang. Dès ses premiers textes, les Propos amorphes publiés dans la revue en 1920, Rigaut affiche l’évidence de sa nullité en même temps que déjà il déclare n’avoir en lui aucune vie. Il signera « l’aventureman suicidé », multipliant les phrases définitives (« Vous êtes tous des poètes et moi je suis du côté de la mort », « Essayez si vous le pouvez d’arrêter un homme qui voyage avec son suicide à la boutonnière ») il imaginera la création d’une société reconnue d’utilité publique : l’Agence Générale du Suicide. Mise au service de ceux qui craignent de « se rater », l’A.G.S. propose la mort assurée grâce à des dispositifs modernes. Qu’on se rappelle le sombre gag des tarifs ; Electrocution, 200 F ; Revolver, 100 F ; Poison, 100 F ; Noyade, 50 F ; Mort Parfumée (taxe de luxe comprise), 500 F ; Pendaison, suicide pour pauvres, 5 F.

Dès lors, l’œuvre de Rigaut (textes épars et sectionnés, dialogues, pensées, brefs romans) consiste en une ritournelle obsessive de la fin que métaphorisera l’histoire de Lord Patchogue et de la traversée « facile et magique » du miroir. Une traversée qui ne conduit pas à un merveilleux paysage mais à la vie pareille à celle que l’on a quittée : « L’envers vaut l’endroit, il fallait s’y attendre ». Robert Desnos déplorera l’image que « les gens du monde voient en lui », celle d’un dandy, d’un élégant de bar. Beaucoup, en effet, feront coïncider Rigaut et son mariage avec Gladys Barber, une riche Américaine, lui offrant Rolls Royce et bijoux. Pour Desnos, ce rapprochement a valeur de cliché car la vie de Rigaut fut « un cas DADA ». Plusieurs fois immortalisé, son personnage inspira Le feu follet de Drieu La Rochelle et En joue ! de Philippe Soupault, l’écrivain qui nous regarde sur cette photographie provocante où il est armé d’un fusil et s’appelle à tirer, exerce, exercera toujours ce charme inexplicable que peuvent comprendre tous les individus sujets au vertige : l’attirance du vide.

Sa détermination à en finir, toute proche d’une érotique, spécialement dans sa quête du double, est sans comparaison avec celle de Cravan ou Vaché. Toutefois, une phrase permet d’établir un lien avec
l’étrange disparition d’Arthur Cravan : « Disparaître. Se perdre. La rue, se perdre dans la rue, un taxi, se perdre dans un taxi. Se perdre ». A travers ces mots, perce en effet le mystère du « rapt » de Fabian Avenarius Lloyd, le neveu d’Oscar Wilde, au large du Mexique.

Eternel déserteur en temps de guerre, fuyant tous les pays et toutes les attaches, Arthur Cravan né Lloyd (1881-1920) parut employer, sa courte vie durant, tous les moyens pour se dérober sans cesse. Au cours de ses échappées, il exerce divers métiers et quelquefois certaines ruses : au Canada où il vit dans une ferme, il se déguise en femme. Il est, mythiquement ou réellement, homme de chauffe sur un cargo, bûcheron, chevalier d’industrie, muletier, cueilleur d’oranges, charmeur de serpents, rat d’hôtel, cambrioleur… Doté d’une taille considérable et d’un vraisemblable talent de pugiliste, champion de France des mi-lourds, il affronte Jack Johnson, dans les arènes de Barcelone, pour le titre de champion du monde. Match perdu qui durera sept rounds.rigaut and co 1018 2

En fait, le poète boxeur donne tout son talent dans l’art de la provocation. André Salmon rapporte que Cravan regrettait que « le choléra n’ait pas emporté à trente ans les grands poètes. Mourir jeune, disait-il, leur eût épargné une vie mesquine ». Et Cendrars remarque qu’avant d’aller au bal, Cravan s’asseyait sur la palette de Delaunay. D’après Cendrars encore, le neveu de Wilde qui se disait être « le poète aux cheveux les plus courts du monde », aurait fait une conférence, le jour de la déclaration de la guerre, « annonçant à grand fracas qu’il allait se suicider en public ».

C’est dans les cinq numéros de la revue Maintenant, parus entre avril 1912 et mars 1915, que Cravan déploiera le maximum d’insolence. Unique collaborateur d’une publication qu’il vendait tantôt dans une poussette tantôt dans une voiture de quatre-saisons, il lance sous différents pseudonymes de redoutables piques contre Gide, Apollinaire et Suzanne Valadon, émaillant çà et là de traits cinglants (« Je ne comprendrai jamais comment Victor Hugo a pu, quarante ans durant, faire son métier. Toute la littérature, c’est : ta, ta, ta, ta, ta, ta ») et des positions sans équivoque ( » Je ne veux pas me civiliser »). Le refus de la civilisation, des coteries et des politesses mondaines l’incite au départ. A New York où il a débarqué en 1917, après avoir traversé sur le bateau qui transportait Trotsky, Cravan passe ses jours à déambuler, dormant la nuit dans Central Park. Il fait la connaissance de la poétesse Mina Loy, rencontre qui, selon Cendrars, « alluma une sorte de flamme surlunaire ». Sa situation de déserteur l’oblige à quitter New York. Il s’ensuit une cavale-western à travers l’Amérique pendant laquelle les lettres envoyées à Mina décrivent un être prêt « aux extrêmes et au suicide ». Le couple se reforme en 1918 — mariage contracté à Mexico — puis se sépare. Dès lors, le poète subit une période d’errance et de misère qui s’achève dans le golfe du Mexique où, d’après Breton, il « s’est engagé de nuit sur une embarcation des plus légères ». Une autre version de la mort de Cravan, moins répandue, moins funestement romantique, révélée par Jean-Pierre Begot avance que « la police mexicaine aurait fait état de deux corps d’hommes abattus près de la frontière au bord du Rio Grande del Norte ; le signalement de l’un d’eux — blond cendré et très grand — pouvait correspondre à celui du disparu ».

Des trois phénomènes avant- coureurs, celui qui obtiendra les plus grands égards est, sans doute, Jacques Vaché (1896-1919). A preuve la dédicace des Champs magnétiques, le premier livre surréaliste, et l’aveu de Breton selon lequel l’homme « aux cheveux rouges » et « aux yeux flamme morte » aurait bouleversé le cours de sa vie. Avec Vaché, rencontré à Nantes en 1916, Breton découvre l’humour « ubique » d’Alfred Jarry, Vumour sans h, cette « sensation de l’inutilité théâtrale — et sans joie — de tout ».

Avant de connaître Breton, Vaché s’était exercé à la dérision au sein d’un groupe de jeunes lycéens — Eugène Hu- blet, Pierre Bissérié, Jean Sarment — qui réalisait des revues où paradait une « vivifiante et féconde anarchie intellectuelle ». Vaché a déjà le goût des pseudonymes, le dégoût du nom propre. Il signe Monsieur Cocose, Tristan Hilar, Jacques d’O… critiques de livres et dessins. Deux romans de Jean Sarment, Ca- valcadour et Jean-Jacques de Nantes témoignent de ces facétieuses prémisses.

Toutefois, c’est dans Les lettres de guerre adressées à Breton, Fraenkel et Aragon que Vaché manifeste son style : une « totale indifférence ornée d’une paisible fumisterie ». Outre un solide mépris de l’uniforme et de « la grande lutte dressée sur un horizon de décadence », Vaché fait fuser rires et sifflets contre les écrivains, contre Apollinaire (« Il fait de bien bonnes « narrations »), Rimbaud (« Etes- vous sûr que Rimbaud ait existé ? »), Gide (« Vous ai-je dit que Gide était froid ? »). Mais cette insistante moquerie des dogmes et des caciques, Vaché ne se l’épargne pas. L’indifférence jetée au monde n’est pas un gage de supériorité. L’écrivain bardé de faux-noms s’offre un destin sinistre ou voyou : trappeur, voleur, chasseur, mineur, soudeur. Hélas cette promesse de vie aventurière sera rompue à Nantes par une « overdose » d’opium. On le découvre mort, dans une chambre de l’Hôtel de France, couché sans aucun vêtement au côté d’un comparse. L’auteur du Sanglant symbole et de blanche acétylène prend la fuite comme il l’avait prédit : « je mourrai quand je voudrai mourir…Mais je mourrai avec quelqu’un…Mourir jeune, c’est trop ennuyeux… ».

Rigaut, Vaché, Cravan appartienent désormais à la légende surréaliste où ils incarnent l’insoumission jusqu’au bout à travers l’acte de désobéissance extrême qui consiste à mourir avant l’heure et du même coup à saborder l’oeuvre et la consécration de l’oeuvre.

 

 

©Guy Darol

Ma métempsychose / Enfin.

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À Jacques Rigaut. Le Dandy total. Définitivement.

Même les plus beaux souvenirs se métamorphosent en regrets,

J’ai beau avoir des yeux
Je ne vois plus rien devant
Temps de changer d’optique
Je lisais ça dans une vieille maison
Je me disais ça en ayant raison
Raison de tous
Raison de vous
Raison d’avoir tort
Raison de m’être trompé
La victime avait un gilet par balle
Qui la contenait dans sa saleté
Dans ses mensonges
En voyant filer d’abord puis fuir
Le paysage de ma lucarne
Je croisais des cités aux peuples raisonnables
Ils éteignaient les feux avant minuit
Alors que je revenais à la vie
J’étais un soleil durable
Promis à toutes les mises en scène
Toutes conçues pour se perpétuer
Avoir les yeux fermés
Jusqu’à la fin des sécurités.

 

©Guillaume HOOGVELD@2015 pour le texte

André Breton / Nadja

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À Julien Mérieau,

Nantes : peut-être avec Paris la seule ville de France où j’ai l’impression que peut m’arriver quelque chose qui en vaut la peine, où certains regards brûlent pour eux-mêmes de trop de feux, où pour moi la cadence de la vie n’est pas la même qu’ailleurs (…)
où un esprit d’aventure au-delà de toutes les aventures habite encore certains êtres, Nantes, d’où peuvent encore me venir des amis, Nantes où j’ai aimé un parc : le parc de Procé.

J’ai pris, du premier au dernier jour, Nadja pour un génie libre, quelque chose comme un de ces esprits de l’air que certaines pratiques de magie permettent momentanément de s’attacher, mais qu’il ne saurait être question de se soumettre… J’ai vu ses yeux de fougère s’ouvrir le matin sur un monde où les battements d’ailes de l’espoir immense se distinguent à peine des autres bruits qui sont ceux de la terreur et, sur ce monde, je n’avais vu encore que des yeux se fermer.

©ANDRÉ BRETON NADJA