Anselm Jappe – POLITIQUE SANS POLITIQUE (Sur le vote)

Une chose m’étonne prodigieusement – j’oserai dire qu’elle me stupéfie -c’est qu ’à l’heure scientifique où j’écris, après les innombrables expériences, après les scandales journaliers, il puisse exister encore dans notre chère France […] un électeur, un seul électeur, cet animal irrationnel, inorganique, hallucinant, qui consente à se déranger de ses affaires, de ses rêves ou de ses plaisirs, pour voter en faveur de quelqu ’un ou de quelque chose. Quand on réfléchit un seul instant, ce surprenant phénomène n’est-il pas fait pour dérouter les philosophies les plus subtiles et confondre la raison ? Où est-il le Balzac qui nous donnera la physiologie de l’électeur moderne? et le Charcot qui nous expliquera l’anatomie et les mentalités de cet incurable dément? […] Il a voté hier, il votera demain, il votera toujours. Les moutons vont à l’abattoir. Ils ne se disent rien, eux, et ils n’espèrent rien. Mais du moins ils ne votent pas pour le boucher qui les tuera, et pour le bourgeois qui les mangera. Plus bête que les bêtes, plus moutonnier que les moutons, l’électeur nomme son boucher et choisit son bourgeois. Il a fait des Révolutions pour conquérir ce droit. Donc, rentre chez toi, bonhomme, et fais la grève du suffrage universel. » (publié dans Le Figaro du 28 nov. 1888; repris dans O. Mirbeau, La Grève des électeurs, Montreuil-sous-Bois, L’Insomniaque, 2007) – Cent vingt ans après cet appel à la « grève des électeurs », il est encore possible, et nécessaire, de répéter les mêmes arguments. Sauf pour quelques noms, on pourrait imprimer le texte dont ces lignes sont extraites et le distribuer comme tract : personne ne s’apercevrait qu’il n’a pas été écrit aujourd’hui, mais aux débuts de la « III’ République «.Visiblement, au cours de plus d’un siècle, les électeurs n’ont rien appris. Ce fait n’est pas, il est vrai, très encourageant.

« Le criminel, c’est l’électeur […] Tu es l’électeur, le votard, celui qui accepte ce qui est; celui qui, par le bulletin de vote, sanctionne toutes ses misères; celui qui, en votant, consacre toutes ses servitudes […] Tu es un danger pour nous, hommes libres, pour nous, anarchistes. Tu es un danger à l’égal des tyrans, des maîtres que tu te donnes, que tu nommes, que tu soutiens, que tu nourris, que tu protèges de tes baïonnettes, que tu défends de ta force de brute, que tu exaltes de ton ignorance, que tu légalises par tes bulletins de vote, – et que tu nous imposes par ton imbécillité. […] Si des candidats affamés de commandements et bourrés de platitudes, brossent l’échine et la croupe de ton autocratie de papier; si tu te grises de l’encens et des promesses que te déversent ceux qui t’ont toujours trahi, te trompent et te vendront demain: c’est que toi-même tu leur ressembles. […] Allons, vote bien ! Aies confiance en tes mandataires, crois en tes élus. Mais cesse de te plaindre. Les jougs que tu subis, c’est toi-même qui te les imposes. Les crimes dont tu souffres, c’est toi qui les commets. C’est toi le maître, c’est toi le criminel, et, ironie, c’est toi l’esclave, c’est toi la victime. » – Voir A. Libertad, Le Culte de la charogne. Anarchisme, un état de révolution permanente (1897-1908), Marseille, Agone, 2006.

Ferré le fat contre Breton le pape

Suite à un échange téléphonique revigorant où j’ai accusé la « possession » de cet article dans mes archives,  j’adresse mon amitié pile et face à Alain B. dont l’anonymat nous paraitra partagé…

 

Lettre à l’ami d’occasion

Cher ami,

Vous êtes arrivé un jour chez moi par un coup de téléphone, cette mécanique pour laquelle Napoléon eût donné Austerlitz. Je n’aime pas cette mécanique dont nous sommes tous plus ou moins tributaires parce qu’elle est un instrument de la dépersonnalisation et un miroir redoutable qui vous renvoie des images fausses et à la mesure même de la fausseté qu’on leur prête complaisamment. Et ce jour là, pourquoi le taire, j’étais prêt à toutes les compromissions : Vous étiez un personnage célèbre, une sorte d’aigle hautain de la littérature « contemporaine », un talent consacré sinon agressif. J’étais flatté mille fois que vous condescendiez à faire mon chiffre sur votre cadran à grimaces, pour solliciter une rencontre dont je ne songeais nullement à régler les détails… Trop ému, vous voyez je n’étais déjà plus flatté, j’aurais dû m’enquérir aussitôt – avant de faire les commandes d’épiceries – de votre personne, de vos problèmes, par exemple en mettant le nez dans vos livres. Je ne vous avais jamais lu, parole d’honnête homme, je ne l’ai guère fait depuis à quelques pages près. Les compliments qu’il m’a été donné de vous faire à propos de ces quelques pages étaient sincères, je le souligne. Votre style est parfait, un peu précieux certes, mais de cette préciosité anachronique qui appelle chat un chat et qui tient en émoi la langue française depuis qu’elle est adulte, guerres comprises. Bref j’ai lavé les chiens, acheté le whisky et mis mon cœur sur la table. Vous êtes entré.

Votre voix me frappa au visage comme une très ancienne chanson, une voix d’outre-terre dont je n’ai pas fini de dénombrer les sourdes résonances, un peu comme votre écriture lente, superbe, glacée. Avant de vous entendre on vous écoute, avant de vous comprendre on vous lit. Vous avez la science des signes, du clin d’œil, de la pause. Vous parti, il ne reste qu’une inflexion, qu’un froissement d’idée, qu’une sorte de vague tristesse enfin qui s’éteint avec les derniers frottis de vaisselle. Et l’on en redemande ! C’est assez dire le charme que vous distillez, un peu comme les jetons de casino, cette fausse monnaie, qui détruisent la vraie valeur pour ne laisser qu’une pauvre hâte à recommencer toujours et à perdre sans cesse. À vrai dire vous êtes un Phénix de café concert, une volupté d’après boire, un rogaton de poésie. Vous êtes un poète à la mode auvergnate : vous prenez tout et ne donnez rien, à part cet hermétisme puritain qui fait votre situation et votre dépit.

Vous avez amené chez moi toute une clique d’encensoirs qui en connaissaient long sur le pelotage. Ce n’étaient plus de l’encens, mais un précis frotti-frotta comme au bal, dans les tangos particulièrement, quand ça sent bougrement l’hommasse et qu’il y passerait plus qu’une paille. Vos amis sont nauséabonds, cher ami, et je me demande si votre lucidité l’emporte sur les lumières tamisées ou les revues à tirage limité. Tous ces minables qui vous récitent avec la glotte extasiée, ne comprenez-vous pas peut-être leurs problèmes et leurs désirs : ils vous exploitent et c’est vous en définitive qui passez à la caisse car l’ombre que vous portez sur leurs cahiers d’écoliers c’est tout de même la vôtre. Ils ont Votre style, Vos manières, Vos tics, Votre talent peut-être, qui sait ? Je suis venu quelquefois vous chercher à votre café « littéraire » et ne puis vous exprimer ici la honte que j’en ressentais pour vous. On eût dit d’un grand oiseau boiteux égaré parmi les loufiats, chacun payant son bock, et attendant la fin du monde. Quelle blague, cher ami, Vous qui m’aviez émerveillé, je ne sais comment, et qui vous malaxez chaque éphéméride à cette sueur du five o’clock.

Je ferai n’importe quoi pour un ami, vous m’entendez cher ami, n’importe quoi ! Je le défendrai contre vents et marées – pardonnez ce cliché, je n’ai pas votre phrase acérée et circonspecte – je le cacherai, à tort ou à raison, je descendrai dans la rue, j’irai vaillamment jusqu’au faux témoignage, avec la gueule superbe et le cœur battant. Vous, vous demandez à voir, à juger. Si l’on m’attaque dans un journal pour un fait qui m’est personnel, vous ne levez pas le petit doigt sur votre plume même si c’est ma femme qui vous le demande, sans vous le demander tout en vous le demandant. Vous êtes un peu dur d’oreilles et les figures de littérature dans une lettre d’alarme ça ne vous plait guère. Quant à enfoncer les portes que vous avez cru ouvrir il y a quelques décades, vous êtes toujours là : la plume aux aguets et le « café » aux écoutes…

Il y a ceux qui font de la littérature et ceux qui en parlent. Vous, de la littérature, vous en parlez plus que vous n’en faîtes. Vous avez réglé son compte à Baudelaire, à Rimbaud, pour ne parler que de ceux à qui vous accordez quelque crédit quand même. À longueur d’essais, de manifestes, d’articles, vous avez vomi votre hargne, expliqué en long et en large vos théories inconsolées, étalé vos diktats. Vous avez signifié à la gent littéraire de votre époque que vous étiez là et bien là, même à coups de poings, ce qui n’est pas pour me déplaire car vous êtes courageux, tout au moins quand vous avez décidé de l’être. Votre philosophie de l’Action ne va jamais sans un petit tract, sans un petit article ; vous avez la plume batailleuse, comme Victor Hugo et quand il part à Guernesey vous poussez une pointe aux Amériques, ce qui n’est pas non plus pour me déplaire, anarchisme aidant, l’Unique c’est Ma Propriété. L’histoire de la Hongrie s’est réglée pour vous, pour moi, pour d’autres, par un tract – encore – des signatures, une nausée générale et bien européenne et les larmes secrètes de Monsieur Aragon qui n’a pas osé se moucher. Alors, mon cher ami, permettez que je rigole de nos vindictes qui avortent en deuxième page de Combat, et allons à la campagne.

« Vous n’étiez que ça en définitive : un poète raté qui s’en remet aux forces complaisantes de l’inconscient. »

Nous, les poètes, nous devrions organiser de grandes farandoles, pitancher comme il se doit et dormir avec les demoiselles. Non, nous pensons, et jamais comme les autres. Quand il nous arrive de diverger dans nos élucubrations, on se tape dessus, à coup de plume, toujours. J’ai eu l’outrecuidance d’écrire en prose une préface, une introduction, une « note » si vous préférez – et cela pour vous laisser la concession du manifeste, concession que vous tenez d’une bande de malabars milneufcentvingtiesques qui avaient moins de panache que vous – je me suis donc « introduit » tout seul un petit livre de poésie où je pourfends le vers libre et l’écriture automatique sans penser que vous vous preniez pour le vers libre et pour l’écriture automatique et je ne savais pas que vous n’étiez que ça en définitive : un poète raté qui s’en remet aux forces complaisantes de l’inconscient. Vous avez rompu comme un palefrenier, en faisant fi de mon pinard, des ragoûts de Madeleine, et de ce petit quelque chose en plus de la pitance commune qui s’appelle l’Amour. Vous m’avez fait écrire une lettre indigente par un de vos « aides » dans ce style boursouflé dont vous êtes le tenancier et qui dans d’autres mains que les vôtres devient un pénible caca saupoudré de subjonctifs. Tel autre de vos « amis » et que par faiblesse et persuasion j’avais pris en affection jusqu’à le lire – car il signe aussi des vers libres – m’envoya dinguer toujours dans ce style qui se regarde vagir. Je passe l’intermède de votre revue « glacée » où en deux numéros j’allais du grand mec à la pâle petite chose. Un de vos vieux amis enfin m’a « introduit » dans une anthologie, moi le maigre chansonnier et chose curieuse nous sommes vous et moi et côte à côte les deux seuls vivants à essayer de bien nous tenir parmi et au bout de tant d’illustres cadavres. Vous ne trouvez pas qu’il y fait un peu froid ?

Je vous dois cependant certains souvenirs lyriques autant que commodes à inventorier : nos conversations à brûle-pourpoint, votre admirable voix lisant de la prose et je vous dois aussi de m’avoir sorti dans le moyen-âge dont vous savez tous les recoins et même les issues secrètes, à croire que vous en êtes encore.

Si j’en crois l’un de vos amis de la première heure et qui brinqueballe encore les insultes dont vous l’avez gratifié et ce « quand-même-on-ne-peut-pas-le-laisser-tomber » m’a affirmé que vous reviendriez à moi, les bras ouverts et la mine prodigue, car dit-il, un masochisme incurable vous pousse depuis des années à faire, défaire et refaire vos amitiés. Je n’en crois rien et vous laisse bien volontiers à vos vers libres.

Croyez que je regrette bien sincèrement de vous avoir eu à ma table.

Léo FERRE

(Go fuck yourself) America / Allen Ginsberg

America I’ve given you all and now I’m nothing.
America two dollars and twenty-seven cents January 17, 1956.
I can’t stand my own mind.
America when will we end the human war?
Go fuck yourself with your atom bomb
I don’t feel good don’t bother me.
I won’t write my poem till I’m in my right mind.
America when will you be angelic?
When will you take off your clothes?
When will you look at yourself through the grave?
When will you be worthy of your million Trotskyites?
America why are your libraries full of tears?
America when will you send your eggs to India?
I’m sick of your insane demands.
When can I go into the supermarket and buy what I need with my good looks?
America after all it is you and I who are perfect not the next world.
Your machinery is too much for me.
You made me want to be a saint.
There must be some other way to settle this argument.
Burroughs is in Tangiers I don’t think he’ll come back it’s sinister.
Are you being sinister or is this some form of practical joke?
I’m trying to come to the point.
I refuse to give up my obsession.
America stop pushing I know what I’m doing.
America the plum blossoms are falling.
I haven’t read the newspapers for months, everyday somebody goes on trial for
murder.
America I feel sentimental about the Wobblies.
America I used to be a communist when I was a kid and I’m not sorry.
I smoke marijuana every chance I get.
I sit in my house for days on end and stare at the roses in the closet.
When I go to Chinatown I get drunk and never get laid.
My mind is made up there’s going to be trouble.
You should have seen me reading Marx.
My psychoanalyst thinks I’m perfectly right.
I won’t say the Lord’s Prayer.
I have mystical visions and cosmic vibrations.
America I still haven’t told you what you did to Uncle Max after he came over
from Russia.

I’m addressing you.
Are you going to let our emotional life be run by Time Magazine?
I’m obsessed by Time Magazine.
I read it every week.
Its cover stares at me every time I slink past the corner candystore.
I read it in the basement of the Berkeley Public Library.
It’s always telling me about responsibility. Businessmen are serious. Movie
producers are serious. Everybody’s serious but me.
It occurs to me that I am America.
I am talking to myself again.

Asia is rising against me.
I haven’t got a chinaman’s chance.
I’d better consider my national resources.
My national resources consist of two joints of marijuana millions of genitals
an unpublishable private literature that goes 1400 miles and hour and
twentyfivethousand mental institutions.
I say nothing about my prisons nor the millions of underpriviliged who live in
my flowerpots under the light of five hundred suns.
I have abolished the whorehouses of France, Tangiers is the next to go.
My ambition is to be President despite the fact that I’m a Catholic.

America how can I write a holy litany in your silly mood?
I will continue like Henry Ford my strophes are as individual as his
automobiles more so they’re all different sexes
America I will sell you strophes $2500 apiece $500 down on your old strophe
America free Tom Mooney
America save the Spanish Loyalists
America Sacco & Vanzetti must not die
America I am the Scottsboro boys.
America when I was seven momma took me to Communist Cell meetings they
sold us garbanzos a handful per ticket a ticket costs a nickel and the
speeches were free everybody was angelic and sentimental about the
workers it was all so sincere you have no idea what a good thing the party
was in 1835 Scott Nearing was a grand old man a real mensch Mother
Bloor made me cry I once saw Israel Amter plain. Everybody must have
been a spy.
America you don’re really want to go to war.
America it’s them bad Russians.
Them Russians them Russians and them Chinamen. And them Russians.
The Russia wants to eat us alive. The Russia’s power mad. She wants to take
our cars from out our garages.
Her wants to grab Chicago. Her needs a Red Reader’s Digest. her wants our
auto plants in Siberia. Him big bureaucracy running our fillingstations.
That no good. Ugh. Him makes Indians learn read. Him need big black niggers.
Hah. Her make us all work sixteen hours a day. Help.
America this is quite serious.
America this is the impression I get from looking in the television set.
America is this correct?
I’d better get right down to the job.
It’s true I don’t want to join the Army or turn lathes in precision parts
factories, I’m nearsighted and psychopathic anyway.
America I’m putting my queer shoulder to the wheel.

  • See Ginsberg and his psychiatrist.

Allen Ginsberg, “America” from Collected Poems, 1947-1980. Copyright © 1984 by Allen Ginsberg. Used with the permission of HarperCollins Publishers.
Source: Selected Poems 1947-1995 (HarperCollins Publishers Inc., 2001)

PHILIPPE MURAY / Désaccord parfait

La perspective de pouvoir me désolidariser encore de quelques-unes des valeurs qui prétendent unir tant bien que mal cette humanité en déroute est l’un des plaisirs  qui me tiennent en vie. Quand les professeurs de vertu et anhistorique racolent dans les médias ; quand n’existe plus d’ardeur pour ce qui relève de la noyade dans l’indifférencié ; quand le chaos festif et touristique devient la trame de nos vies concrètes dans un monde qui se réaménage à toute allure en « espace de loisirs » ; quand la religion culturelle ne connaît plus les arts que pour les forcer à incarner le collectif euphorique, alors il est nécessaire de reprendre à zéro la critique d’une époque si pénible. La plus rude bataille, comme disait l’autre, contre qui doit-on la livrer ? Contre tout ce qui fait de vous on enfant de son siècle : on ne peut penser clairement que ce qui tente de vous rejeter ou de vous dénoncer.

Pessoa / Passage des heures/ Texte intégral

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Je porte dans mon cœur

comme dans un coffre impossible à fermer tant il est plein,

tous les lieux que j’ai hantés,

tous les ports où j’ai abordé,

tous les paysages que j’ai vus par des fenêtres ou des hublots,

ou des dunettes, en rêvant,

et tout cela, qui n’est pas peu, est infime au regard de mon désir.

L’entrée de Singapour, au petit jour, de couleur verte,

le corail des Maldives dans la touffeur de la traversée,

Macao à une heure du matin… Tout à coup je m’éveille…

Yat-lô-lô- lô-lô – lô-lô- lô…Ghi …

Et tout cela résonne en moi du fond d’une autre réalité…

L’allure nord-africaine quasiment de Zanzibar au soleil…

Dar es-Salam (la sortie est difficile…)

Majunga, Nossi-Bé, Madagascar et ses verdures…

Tempêtes à l’entour de Guardafui…

Et le cap de Bonne-Espérance, net dans le soleil du matin…

Et la ville du Cap avec la Montagne de la Table au fond…

J’ai voyagé en plus de pays que ceux où j’ai touché,

vu plus de paysages que ceux sur lesquels j’ai posé les yeux,

expérimenté plus de sensations que toutes les sensations que j’ai

éprouvées,

car, plus j’éprouvais, plus il me manquait à éprouver,

et toujours la vie m’a meurtri, toujours elle fut mesquine, et moi

malheureux

A certains moments de la journée il me souvient de tout cela, dans

l’épouvante,

je pense à ce qui me restera de cette vie fragmentée, de cet apogée,

de cette route dans les tournants, de cette automobile au bord du

chemin, de ce signal,

de cette tranquille turbulence de sensations contradictoires,

de cette transfusion, de cet insubstanciel, de cette convergence diaprée,

de cette fièvre au fond de toutes les coupes,

de cette angoisse au fond de tous les plaisirs,

de cette satiété anticipée à l’anse de toutes les tasses,

de cette partie de cartes fastidieuse entre le Cap de Bonne-Espérance et

les Canaries

La vie me donne-t-elle trop ou bien trop peu ?

Je ne sais si je sens trop ou bien trop peu, je ne sais

s’il me manque un scrupule spirituel, un point d’appui sur l’intelligence,

une consanguinité avec le mystère des choses, un choc

à tous les contacts, du sang sous les coups, un ébranlement sous l’effet

des bruits,

ou bien s’il est à cela une autre explication plus commode et plus heureuse.

Quoi qu’il en soit, mieux valait ne pas être né,

parce que, toute intéressante qu’elle est à chaque instant,

la vie finit par faire mal, par donner la nausée, par blesser, par frotter,

par craquer,

par donner envie de pousser des cris, de bondir, de rester à terre, de sortir

de toutes les maisons, de toutes les logiques et de tous les balcons,

de bondir sauvagement vers l a mort parmi les arbres et les oublis,

parmi culbutes, périls et absence de lendemain,

et tout cela aurait dû être quelque chose d’autre, plus semblable à ce que

je pense,

avec ce que je pense ou éprouve, sans que je sache même quoi, ô vie.

On a chassé le bouffon du palais à coups de fouets, sans raison,

on a fait lever le mendiant de la marche où il était tombé.

On a battu l’enfant abandonné, on lui a arraché le pain des mains.

Oh, douleur immense du monde, où l’action se dérobe…

Si décadent, si décadent, si décadent…

Je ne suis bien que lorsque j’entends de la musique – et encore…

Jardins du dix-huitième siècle avant 89

où êtes-vous, moi qui n’importe comment voudrais pleurer ?

Tel un baume qui ne réconforte que par l’idée que c’est un baume,

Le soir d’aujourd’hui et de tous les jours, peu à peu, monotone, tombe.

On a allumé les lumières, la nuit tombe, la vie se métamorphose,

N’importe comment, il faut continuer à vivre.

Mon âme brûle comme si c’était une main, physiquement.

Je me cogne à tous les passants sur le chemin.

Ma propriété de campagne,

dire qu’il est entre toi et moi moins qu’un train, qu’une diligence

et que la décision de partir

si bien que je reste sur place, je reste… Je suis celui qui veut toujours partir

et qui toujours reste, toujours reste, toujours reste –

jusqu’à la mort physique il reste, même s’il part, il reste, reste, reste…

Rends-moi humain, ô nuit, rends-moi fraternel et empressé,

ce n’est que de façon humanitaire qu’on peut vivre.

Ce n’est qu’en aimant les hommes, les actions, la banalité des travaux

ce n’est qu’ainsi – pauvre de moi ! – ce n’est qu’ainsi que l’on peut vivre.

Ce n’est qu’ainsi, ô nuit, et moi qui jamais ne pourrai vivre dans ce style !

J’ai tout vu, et de tout je me suis émerveillé,

mais ce tout ou bien fut en excès ou bien ne suffit pas, je ne saurais le dire –

et j’ai souffert.

J’ai vécu toutes les émotions, toutes les pensées, tous les gestes,

et il m’en est resté une tristesse comme si j’avais voulu les vivre sans y parvenir.

J’ai aimé et haï comme tout le monde,

mais pour tout le monde cela a été normal et instinctif,

et pour moi ce fut toujours l’exception, le choc, la soupape, le spasme.

Viens, ô nuit, apaise-moi, et noie mon être en tes eaux.

Affectueuse de l’Au-Delà, maîtresse du deuil infini,

Mère suave et antique des émotions non démonstratives,

sœur aînée, vierge et triste aux pensées décousues,

fiancée dans l’éternelle attente de nos desseins inachevés,

avec la direction constamment abandonnée de notre destin,

notre incertitude païenne et sans joie,

notre faiblesse chrétienne sans foi,

notre bouddhisme inerte, sans amour pour les choses et sans extases,

notre fièvre, notre pâleur, notre impatience de faibles,

notre vie, ô mère, notre vie perdue…

Je ne sais pas sentir, je ne sais pas être humain, vivre en bonne

intelligence

au sein de mon âme triste avec les hommes mes frères sur la terre.

Je ne sais pas être utile fût-ce dans mes sensations, être pratique,

être quotidien, net

avoir un poste dans la vie, avoir un destin parmi les hommes,

avoir une œuvre, une force, une envie, un jardin,

une raison de me reposer, un besoin de me distraire,

une chose qui me vienne directement de la nature.

Pour cette raison sois-moi maternelle, ô nuit tranquille…

Toi qui ravis le monde au monde, toi qui est la paix,

toi qui n’existes pas, qui n’est que l’absence de la lumière,

toi qui n’est pas une chose, un lieu, une essence, une vie,

Pénélope à la toile, demain défaite, de ton obscurité,

Circé irréelle des fébriles, des angoissés sans cause,

viens à moi, ô nuit, tends-moi les mains,

et sur mon front, ô nuit, sois fraîcheur et soulagement.

Toi, dont la venue est si douce qu’elle paraît un éloignement,

dont le flux et le reflux des ténèbres, quand la lune respire doucement,

ont des vagues de tendresse morte, un froid de mers de songe,

des brises de paysages irréels pour l’excès de notre angoisse…

Toi, et ta pâleur, toi, plaintive, toi, toute liquidité,

arôme de mort parmi les fleurs, haleine de fièvre sur les bords,

toi, reine, toi, châtelaine, toi, femme pâle, viens…

Tout sentir de toutes les manières,

tout vivre de toutes parts,

être la même chose de toutes les façons possibles en même temps,

réaliser en soi l’humanité de tous les moments

en un seul moment diffus, profus, complet et lointain…

J’ai toujours envie de m’identifier à ce avec quoi je sympathise

et toujours je me mue, tôt ou tard,

en l’objet de ma sympathie, pierre ou désir,

fleur ou idée abstraite,

foule ou façon de comprendre Dieu.

Et je sympathise avec tout, je vis de tout en tout.

Les hommes supérieurs me sont sympathiques parce qu’ils sont

supérieurs,

et sympathiques les hommes inférieurs parce qu’ils sont supérieurs

aussi

parce que le fait d’être inférieur est autre chose qu’être supérieur,

et partant c’est une supériorité à certains moments de la vision.

Je sympathise avec certains hommes pour leurs qualités de caractère,

et avec d’autres je sympathise pour leur manque de ces qualités,

et avec d’autres encore je sympathise par sympathie pure

et il y a des moments absolument organiques qui embrassent toute l’humanité.

Oui, comme je suis monarque absolu dans ma sympathie,

il suffit qu’elle existe pour qu’elle ait sa raison d’être

Je presse contre mon sein haletant, en une étreinte émue

(dans la même étreinte émue),

l’homme qui donne sa chemise au pauvre qu’il ne connaît pas,

le soldat qui meurt pour sa patrie sans savoir ce qu’est la patrie,

et le matricide, le fratricide, l’incestueux, le suborneur d’enfants,

le voleur de grand chemin, le corsaire des mers,

le pickpocket, l’ombre aux aguets dans les venelles –

ils sont tous ma maîtresse favorite au moins un instant dans ma vie.

Je baise sur les lèvres de toutes les prostituées,

sur les yeux je baise tous les souteneurs,

aux pieds de tous les assassins gît ma passivité,

et ma cape à l’espagnole couvre la retraite de tous les voleurs.

Tout être est la raison de ma vie.

J’ai connu tous les crimes,

j’ai vécu à l’intérieur de tous les crimes

(je fus moi-même, ni tel ou tel dans le vice,

mais le propre vice incarné qu’entre eux ils pratiquèrent,

et de ces heures j’ai fait l’arc de triomphe suprême de ma vie).

Je me suis multiplié pour m’éprouver,

pour m’éprouver moi-même il m’a fallu tout éprouver.

j’ai débordé, je n’ai fait que m’extravaser,

je me suis dévêtu, je me suis livré,

et il est en chaque coin de mon âme un autel à un dieu différent.

Les bras de tous les athlètes m’ont étreint subitement féminin,

et à cette seule pensée j’ai défailli entre des muscles virtuels.

Ma bouche a reçu les baisers de toutes les rencontres,

dans mon cœur se sont agités les mouchoirs de tous les adieux,

tous les appels obscènes du geste et des regards

me fouillent tout le corps avec leur centre dans les organes sexuels

J’ai été tous les ascètes, tous les parias, tous les oubliés

et tous les pédérastes – absolument tous (il n’en manquait pas un)

rendez-vous noir et vermeil dans les bas-fonds infernaux de mon âme !

(Freddie, je t’appelais Baby, car tu étais blond et blanc, et je t’aimais,

de combien d’impératrices présomptives et de princesses détrônées tu

me tins lieu !)

Mary, avec qui je lisais Burns en des jours tristes comme la sensation

d’être vivant,

Tu ne sais guère combien d’honnêtes ménages, combien de familles

heureuses

ont vécu en toi mes yeux mon bras autour de ta taille et ma conscience

flottante,

leur vie paisible, leurs maisons de banlieue avec jardin, leurs half-holidays

inopinés…

Mary, je suis malheureux…

Freddie, je suis malheureux…

Oh, vous tous, tant que vous êtes, fortuits, attardés,

combien de fois avez-vous pu penser à penser à moi, mais sans le faire ?

Ah, comme j’ai peu compté dans votre vie profonde,

si peu en vérité – et ce que j’ai été, moi, ô mon univers subjectif,

ô mon soleil, mon clair de lune, mes étoiles, mon moment,

ô part externe de moi perdue dans les labyrinthes de Dieu !

Tout passe, toutes les choses en un défilé qui m’est intérieur,

et toutes les cité du monde en moi font leur rumeur…

Mon cœur tribunal, mon cœur marché, mon cœur salle de Bourse,

mon cœur comptoir de banque,

mon cœur rendez-vous de toute l’humanité,

Mon cœur banc de jardin public, auberge, hôtellerie, cachot numéroté

(Aqui estuvo el Manolo en visperas de ira ao patibulo) (1)

mon cœur club, salon, parterre, paillasson, guichet, coupée,

pont, grille, excursion, marche, voyage, vente aux enchères, foire

kermesse,

mon cœur œil-de-bœuf,

mon cœur colis,

mon cœur papier, bagage, satisfaction, livraison

mon cœur marge, limite, abrégé, index,

eh là, eh là, eh là, mon cœur bazar.

Tous les amants se sont baisés dans mon âme,

tous les clochards ont dormi un moment sur mon corps,

tous les méprisés se sont appuyés un moment à mon épaule,

ils ont traversé la rue à mon bras, tous les vieux et tous les malades,

et il y eut un secret que me dirent tous les assassins.

(Celle dont le sourire suggère la paix que je n’ai pas

et don la façon de baisser les yeux fait un paysage de Hollande

avec les femmes coiffées de lin

et tout l’effort quotidien d’un peuple pacifique et propre…

Celle qui est la bague laissée sur la commode

et la faveur coincée en refermant le tiroir,

faveur rose, ce n’est pas la couleur que j’aime, mais la faveur coincée

tout de même que je n’aime pas la vie, mais c’est la sentir que j’aime…

Dormir ainsi qu’un chien errant sur la route, au soleil,

définitivement étranger au restant de l’univers,

et que les voitures me passent sur le corps.)

J’ai couché avec tous les sentiments,

j’ai été souteneur de toutes les émotions,

tous les hasards des sensations m’ont payé à boire,

j’ai fait de l’œil à toutes les raisons d’agir,

j’ai été la main dans la main avec toutes les velléités de départ,

fièvre immense des heures !

Angoisse de la forge des émotions !

Rage, écume, l’immensité qui ne tient pas dans mon mouchoir,

la chienne qui hurle la nuit,

la mare de la métairie qui hante mon insomnie,

le bois comme il était le soir, quand nous nous y promenions, la rose,

la broussaille indifférente, la mousse, les pins,

la rage de ne pas contenir tout cela, de ne pas suspendre tout cela

ô faim abstraite des chose, rut impuissant des minutes qui passent

orgie intellectuelle de sentir la vie !

Tout obtenir par suffisance divine –

les veilles, les consentements, les avis,

les choses belles de la vie –

le talent, la vertu, l’impunité,

la tendance à reconduire les autres chez eux,

la situation de passager,

la commodité d’embarquer tôt pour trouver une place,

et toujours il manque quelque chose, un verre, une brise, une phrase,

et la vie fait d’autant plus mal qu’on a plus de plaisir et qu’on

invente d’avantage.

Pouvoir rire, rire, rire, effrontément,

rire comme un verre renversé,

fou absolument du seul fait de sentir,

rompu absolument de me frotter contre les choses,

blessé à la bouche pour avoir mordu aux choses,

les ongles en sang pour m’être cramponné aux choses,

et qu’ensuite on me donne la cellule qu’on voudra et

j’aurai des souvenirs de la vie.

Tout sentir de toutes les manières,

avoir toutes les opinions ,

être sincère en se contredisant chaque minute,

se déplaire à soi-même en toute liberté d’esprit,

et aimer les choses comme Dieu.

Moi, qui suis plus frère d’un arbre que d’un ouvrier,

moi, qui sens davantage la feinte douleur de la mer qui bat

sur la grève

que la douleur réelle des enfants que l’on bat

(ah, comme cela doit sonner faux ; pauvres enfants que l’on bat,

mais aussi pourquoi faut-il que mes sensations se bousculent à

si vive allure ?)

Moi, enfin, qui suis un dialogue continu

à haute voix, incompréhensible, au cœur de la nuit dans la tour,

lorsque les cloches oscillent vaguement sans que nul ne les touche

et qu’on souffre de savoir que la vie se poursuivra demain.

Moi, enfin, littéralement moi,

et moi métaphoriquement aussi,

moi, le poète sensationniste, envoyé du Hasard

aux lois irrépréhensibles de la Vie

moi, le fumeur de cigarettes par adéquate profession,

l’individu qui fume l’opium, qui prend de l’absinthe, mais qui, enfin,

aime mieux penser à fumer de l’opium plutôt que d’en fumer

et qui trouve que de lorgner l’absinthe à boire a plus de goût que de

la boire…

Moi, ce dégénéré supérieur sans archives dans l’âme,

sans personnalité avec valeur déclarée,

moi, l’investigateur solennel des chose futiles,

moi qui serais capable d’aller vivre en Sibérie pour le seul plaisir de

prendre cette idée en aversion,

et qui trouve indifférent de ne pas attacher d’importance à la patrie,

parce que je n’ai pas de racine, comme un arbre, et que par conséquent

je suis déraciné…

moi, qui si souvent me sens aussi réel qu’une métaphore,

qu’une phrase écrite par un malade dans le livre de la jeune fille qu’il

a trouvé sur la terrasse,

ou qu’une partie d’échecs sur le pont d’un transatlantique,

moi, la bonne d’enfants qui pousse les perambulators dans

tous les jardins publics,

moi, le sergent de ville qui l’observe, arrêté derrière elle,

dans l’allée,

moi, l’enfant dans la poussette, qui fait des signaux à son

inconscience lucide avec un hocher à grelots.

Moi, le paysage au fond de tout cela, la paix citadine

fondue à travers les arbres du jardin public,

moi, ce qui les attend tous au logis,

moi, ce qu’ils trouvent dans la rue,

moi, ce qu’ils ne savent pas d’eux-mêmes,

moi, cette chose à quoi tu penses – et ton sourire te trahit –

moi, le contradictoire, l’illusionnisme, la kyrielle, l’écume,

l’affiche fraîche encore, les hanches de la Française, le regard du curé,

le rond-point où les rues se croisent et où les chauffeurs dorment contre

les voitures,

la cicatrice du sergent à mine patibulaire,

la crasse sur le collet du répétiteur malade qui rentre à la maison,

la tasse dans laquelle buvait toujours le tout-petit qui est mort,

celle dont l’anse est fêlée (et tout cela tient dans un cœur de mère

et l’emplit)…

moi, la dictée de français de la petite qui tripote ses jarretelles,

moi, les pieds qui se touchent sous la table de bridge avec le

lustre au plafond,

moi, la lettre cachée, la chaleur du fichu, le balcon avec la

fenêtre entrouverte,

la porte de service où la bonne avoue son faible pour un cousin,

ce coquin de José qui avait promis de venir et qui a fait faux bond,

alors qu’on avait préparé un bon tour à lui jouer…

Moi, tout cela, et, en sus de cela, tout le reste du monde…

Tant de choses, les portes qui s’ouvrent, et la raison pour

laquelle elles s’ouvrent,

et les choses qu’ont faites les mains qui ouvrent les portes…

Moi, le malheur – crème de toutes les expressions,

l’impossibilité d’exprimer tous les sentiments,

sans qu’il y ait une pierre au cimetière pour le frère de cette foule,

et ce qui semble ne rien vouloir dire veut toujours dire quelque chose…

Oui, moi, l’officier mécanicien de la marine qui suis superstitieux

comme une brave campagnarde,

et qui porte monocle afin de ne pas ressembler à l’idée réelle que je

me fais de moi,

qui mets parfois trois heures à m’habiller sans d’ailleurs trouver

cela naturel,

mais je le trouve métaphysique et si l’on frappe à ma porte je

me fâche,

pas tellement parce qu’on interrompt mon nœud de cravate que pour

le fait de constater que la vie passe…

Oui, enfin, moi le destinataire des lettres cachetées,

la malle aux initiales détériorées,

l’intonation des voix que l’on entendrait plus –

Dieu garde tout cela en son Mystère, et parfois nous l’éprouvons

et la vie tout à coup se fait pesante et il fait très froid plus près que

le corps.

Brigitte, la cousine de ma tante,

le général dont elles parlaient – général au temps où elles étaient petites –

et la vie était guerre civile à tous les tournants…

Vive le mélodrame où Margot a pleuré !

Les feuilles sèches tombent à terre régulièrement

Mais le fait est que c’est toujours l’automne à l’automne,

après quoi vient l’hiver fatalement

et il n’est pour conduire la vie qu’un chemin, la vie même…

Ce vieillard insignifiant, mais qui pourtant a connu les romantiques,

cet opuscule politique du temps des révolutions constitutionnelles,

et la douleur que laisse tout cela, sans qu’on en sache la raison,

ni qu’il y ait pour tout pleurer d’autre raison que de le sentir.

Je tourne tous les jours à l’angle de toutes les rues,

et dès que je pense à une autre chose, c’est à une autre que je pense.

Je ne me soumets que par atavisme

et il y a toujours des raisons d’émigrer pour qui n’est pas alité.

Des terrasses de tous les cafés de toutes les villes

accessibles à l’imagination,

j’observe la vie qui passe, sans bouger je la suis,

je lui appartiens sans tirer un geste de ma poche

ni noter ce que j’ai vu pour ensuite faire semblant de l’avoir vu.

Dans l’automobile jaune passe la femme définitive de quelqu’un,

auprès d’elle je vais à son insu.

Sur le premier trottoir ils se rencontrent par un hasard prémédité,

mais dès avant leur rencontre j’étais déjà la avec eux.

Il n’est moyen pour eux de m’esquiver, pas moyen que je me trouve

pas en tout lieu.

Mon privilège est un tout

(brevetée, sans garantie de Dieu, mon Âme).

J’assiste à tout et définitivement.

Il n’est bijou de femme qui ne soit acheté par moi et pour moi,

il n’est d’intention d’espérer qui ne soit mienne de quelque façon,

il n’est de résultat de conversation qui ne soit mien par hasard.

Il n’est son de cloche à Lisbonne il y a trente ans, il n’est soirée

du Théatre San Carlos il y en a cinquante,

qui ne soit mien par gentillesse déposée.

J’ai été élevé par l’Imagination,

j’ai toujours cheminé avec elle la main dans la main,

j’ai toujours aimé, haï, parlé et pensé dans cette perspective,

et tous mes jours s’encadrent à cette croisée,

et toutes les heures paraissent miennes de cette façon.

Chevauchée explosive, explosée, comme une bombe qui éclate,

Chevauchée éclatant de tous côtés en même temps,

Chevauchée au-dessus de l’espace, saut par-dessus le temps,

bondis, cheval électron-ion, système solaire en raccourci,

au sein de l’action des pistons, hors de la rotation des volants.

Dans les pistons, converti en une vitesse abstraite et folle,

je ne suis que fer et vitesse, va-et-vient, folie, rage contenue,

lié à la piste de tous les volants je tournoie des heures fabuleuses

et tout l’univers grince, craque et en moi s’estompe.

Ho-ho-ho-ho-ho!

De plus en plus avec l’esprit en avant du corps,

en avant de la propre idée rapide du corps projeté,

avec l’esprit qui suit en avant du corps, ombre, étincelle,

hé-là-ho-ho…Hélàhoho…

Toute l’énergie est la même et toute la nature est identique…

La sève de la sève des arbres est la même énergie que celle qui

met en branle

les roues de la locomotive, les roues du tramway, les volants des diésels,

et une voiture tirée par des mules ou marchant à l’essence obéit à

une même force.

Fureur panthéiste de sentir en moi formidablement,

avec tous mes sens en ébullition, tous mes pores fumants,

que tout n’est qu’une unique vitesse, qu’une unique énergie, qu’une

unique ligne divine

de soi à soi, chuchotant dans la fixité des violences de vitesse démente…

Ave, salve, vive la véloce unité de toute chose !

Ave, salve, vive l’égalité de tout en flèche !

Ave, salve, vive la grande machine de l’univers !

Ave, vous qui ne faites qu’un, arbres, machines, lois !

Ave, vous qui ne faites qu’un, vers de terre, pistons, idées abstraites,

la même sève vous emplit, la même sève vous transforme,

la même chose vous êtes, et le reste est extérieur et faux,

le reste, tout le statique qui demeure dans les yeux fixes,

mais non dans mes nerfs moteur à explosion à huiles lourdes ou

légères,

non dans mes nerfs qui sont toutes les machines, tous les systèmes

d’engrenage,

non dans mes nerfs locomotive, tram, automobile, batteuse à vapeur,

dans mes nerfs machine maritime, diésel, semi-diesel, Campbell,

dans mes nerfs installation absolue à la vapeur, au gaz, à l’huile,

à l’électricité,

machine universelle actionnée par les courroies de tous les moments !

Tous les matins sont le matin et la vie.

Toutes les aurores brillent au même endroit :

l’Infini…

Toutes les joies d’oiseaux viennent du même gosier,

tous les tremblements de feuille sont du même arbre,

et tous ceux qui se lèvent tôt pour aller travailler

vont de la même maison à la même usine par le même chemin…

Roule, grande boule, fourmilière de consciences, terre

roule, teintée d’aurore, chapée de crépuscule, d’aplomb sous les

soleils , nocturne

roule dans l’espace abstrait, dans la nuit à peine éclairée, roule…

Dans ma tête je sens la vitesse de la rotation de la terre,

et tous les pays et tous les vivants tournent en moi,

envie centrifuge, fureur d’escalader le ciel jusqu’aux astres,

bats à coups redoublés contre les parois internes de mon crâne,

parsème d’aiguilles aveugles toute la conscience de mon corps,

mille fois fais-moi lever et me diriger vers l’Abstrait,

vers l’introuvable, et là sans restrictions aucunes,

vers l’invisible But – tous les point où je ne suis pas – et simultanément…

Ah, n’être ni arrêté ni en mouvement,

ah, n’être ni debout ni couché,

ni éveillé ni endormi,

ni ici ni en un autre point quelconque,

résoudre l’équation de cette prolixe inquiétude,

savoir où me coucher afin de me promener dans toutes les rues…

Ho-ho-ho-ho-ho-ho-ho

Chevauchée ailée de moi par-dessus toutes les choses,

chevauchée brisée de moi par-dessous toutes les choses,

chevauchée ailée et brisée de moi à cause de toutes les choses…

Hop ! là, plus haut que les arbres, hop !là plus bas que les étangs,

hop ! là contre les murs, hop, là que je m’écorche contre les troncs,

hop ! là dans l’air, hop ! là, dans le vent, hop ! là, hop ! là, sur

les plages,

avec une vitesse croissante, insistante, violente,

hop ! là[U2] , hop ! là, hop ! là, hop ! là…

Chevauchée panthéiste de moi à l’intérieur de toutes les choses,

chevauchée énergétique à l’intérieur de toutes les énergies,

chevauchée de moi à l’intérieur du charbon qui se consume, de

la lampe qui brûle,

clairon clair du matin au fond

du demi-cercle froid de l’horizon,

clairon ténu, lointain comme des drapeaux vagues

éployés au-delà du point où sont visibles les couleurs…

Clairon tremblant, poussière en suspens, où la nuit cesse,

poudre d’or en suspens au fond de la visibilité…

Chariot qui grince limpidement, vapeur qui siffle,

grue qui commence à tourner, sensible à mon oreille,

toux sèche, écho des intimités de la maison,

léger frisson matinal dans la joie de vivre,

éclat de rire soudain voilé par la brume extérieure je ne sais comme

midinette vouée à un plus grand malheur que le matin qu’elle sent,

ouvrier tuberculeux touché de l’illusion du bonheur

à cette heure inévitablement vitale

où le relief des choses est doux, net et sympathique,

où les murs sont frais au contact de la main, et où les maisons

ouvrent çà et là des yeux aux rideaux blancs.

Tout le matin est une colline qui oscille,

…………………………………………………………….

……et tout s’achemine

vers l’heure pleine de lumière où les nuages baissent les paupières

et rumeur trafic charrette train moi je sens soleil retentit

Vertige de midi aux moulures à vertige –

soleil des cimes et nous…de ma maison striée,

du tournoiement figé de ma mémoire à sec,

de la brumeuse lueur fixe de ma conscience de vivre.

Rumeurs trafic charrette train autos je sens soleil rue,

feuillards cageots trolley boutique rue vitrines jupes yeux

rapidement caniveaux charrettes cageots rue traverser rue

promenades boutiquiers « pardon » rue

rue en promenade à travers moi qui me promène à travers la rue

en moi

tout miroir ces boutiques -ci dans les boutiques dans ces boutiques-là

la vitesse des autos à l’envers dans les glaces obliques des vitrines,

le sol en l’air le soleil sous les pieds rue rigoles fleurs en corbeille rue

mon passé rue frissonne camion rue je ne me souviens pas rue

Moi tête baissée au centre de ma conscience de moi

rue sans pouvoir trouver une seule sensation à chaque fois

rue

rue en arrière et en avant sous mes pieds

rue en x en Y en Z au creux de mes bras

rue à travers mon monocle en cercles de petit cinématographe,

kaléidoscope en nettes courbes brisées rue.

Ivresse de la rue et de tout sentir voir entendre en même temps.

Battement des tempes au rythme des allées et venues simultanées.

Train brise-toi en heurtant le parapet de la voie de garage !

Navire cingle droit au quai et contre lui fends-toi !

Automobile conduite par la folie de tout l’univers précipite-toi

au fond de tous les précipices

et dans un grand choc, trz, au fond de mon cœur déchire-toi !

A moi, tous les objets projectiles !

A moi, tous les objets directions !

A moi, tous les objets invisibles à force de vitesse !

Battez-moi, transpercez-moi, dépasser-moi !

C’est moi qui me bats, qui me transperce, qui me dépasse !

La rage de tous les élans se referme en cercle-moi !

Hélà-hoho, train, automobile, aéroplane, mes désirs maladifs,

vitesse, incorpore-toi à toutes les idées,

cramponne tous les songes et broie-les,

roussis tous les idéaux humanitaires et utiles,

renverse tous les sentiments normaux, convenables, concordants,

empoigne dans la rotation de ton volant vertigineux et lourd

les corps de toutes les philosophies, les tropes de tous les poèmes

écharpille-les et demeure seule, volant abstrait dans les airs,

rue métallique, seigneur suprême de l’heure européenne.

Allons, et que la chevauchée n’ait point de fin, fût-ce en Dieu !

…………………………………………………………………

………………………………………………………………………

J’ai mal, je ne sais comme, à l’imagination, mais c’est là que j’ai mal,

en moi décline le soleil au haut du ciel.

Le soir a tendance à tomber dans l’azur et sur mes nerfs.

Allons, ô chevauchée, qui d’autres vas-tu devenir ?

Moi qui, véloce, vorace, glouton de l’énergie abstraite,

voudrais manger, boire, égratigner et écorcher le monde,

moi à qui suffirait de fouler l’univers aux pieds,

de le fouler, le fouler, le fouler jusqu’à l’insensibilité…

je sens, moi, que tout ce que j’ai désiré est resté en deçà de mon

imagination

que tout s’est dérobé à moi, bien que j’ai tout désiré.

Chevauchée à bride abattue par-dessus toutes les cimes,

chevauchée désarticulée plus bas que tous les puits,

chevauchée au vol, chevauchée flèche, chevauchée pensée-éclair,

chevauchée moi, chevauchée moi, chevauchée l’univers-moi.

Hélàhoho-o-o-o-o-o-o-o…

Mon être élastique, ressort, aiguille, trépidation…

(1) Passages en italique : non-traduits. Ils figurent ainsi dans le texte de Pessoa
Traduit du portuguais par Armand Guibert
in, Fernando Pessoa : « Poésies d’Alvaro de Campos »
Editions Gallimard (Poésies du monde entier), 1968