Julien Mérieau / Le journal des tromperies Janvier 2022

Extrait du Journal des Tromperies

Comment est-il possible qu’au milieu de ces femmes et ces jeunes femmes par millions il n’y en n’ait pas une seule pour toi, ni une ni la moitié d’une, pas même l’ombre d’une possibilité, d’un chemin qui mènerait vers l’une d’elles. Il n’y a que la rue, les magasins, les parcs déserts, les soirées concert où rien ne se dessine, après lesquelles tu reviens chez toi, hanté uniquement par les mémoires. C’est idiot et sans appel mais il n’y a pas d’amour sans rencontre et pas de vie heureuse sans amour. Il faut ajouter à cela les rares rencontres qui ne donnent rien, les infructueuses, les sans éros : le peu encore capable de se produire ce sont des voies sans issue. Évidemment ton désir complique tout car tu es abonné à une certaine famille de visages et de corps desquels tu ne peux sortir. Tu trouves souvent l’un sans l’autre, exemplaires dépareillés et incapable de t’en satisfaire, dans les cas infiniment rares où l’ombre d’une possibilité s’y est attachée.

La rencontre est soumise à des contingences matérielles, qui plus est hasardeuses, il s’agit donc de les provoquer ou encore, de ne jamais en manquer une seule. Sortir le plus souvent possible, répondre oui à tout, piétiner, attendre, espérer tout en restant léger, se rendre visible et disponible en toute occasion : un enfer. Dehors, tu multiplies les cafés : une femme vaut bien un café non ? Seulement, de ces haltes infructueuses, tu ressors hébété et plus seul que jamais, à cette différence que tu es rempli de café. Encore heureux que ce ne soit pas de la vodka sans quoi s’en serait déjà terminé de tes espérances, encore que : tu t’imagines très bien titubant entre les tables, le discours déplombé et hors de tout propos, tombant directement dans les bras de la seule femme qui saurait te comprendre, prendre charge ces blessures, en échange de ton excellence, de la promesse d’un amour inconditionnel – bien que que cette assurance soit aujourd’hui totalement tombée en désuétude.

En tous cas, un bête examen rationnel ayant comme sujet les moyens de s’affranchir d’une vie solitaire montre en théorie une infinité d’affinités possibles et fantastiques, autant que l’impossibilité matérielle et structurelle de faire en sorte que ces lignes se croisent un jour. Tu t’étonnes presque que l’État ne se soit jamais penché sur ces questions. Ne parlons pas des rigueurs et frustrations sexuelles : une pandémie probablement planétaire, avec son catalogue de crimes et de déboires en tout genre, allant de la maladie au suicide et du suicide aux actes d’une moralité douteuse, à faire reculer tout velléité d’humanisme pragmatique, c’est à dire aussi bien que de « paix sociale ». Au sein de cette chaine tragique, les vampires et les malfaisants creusent leur nid en exploitant les misères, de part et d’autres et de toutes les façons possibles : signe et symptôme à quoi l’on reconnait l’évidence du tragique amoureux mais encore, l’impossibilité pour les masses de s’entendre et se forger une conduite sexuelle libre et respectueuse.

Hier soir, tu n’as pas trouvé le courage de sortir, alors que d’après tes calculs savants en cette occasion les possibilités étaient à la hausse. Tu t’en est voulu et la soirée casanière en a été gâchée. Il se peut que ton « amoureuse » t’ait recherché là bas, espéré autant que tu l’espères toi-même mais tu n’y étais pas et tu ne sauras jamais. A ta décharge, la seule idée de boire t’écœurait à l’avance et si tu ne bois pas, pour accompagner ces réjouissances, ne serait-ce que raisonnablement, tu t’ennuies ou bien tu restes cantonné à la contemplation. De toutes façon, cette émotion sans emploi, ce désir constamment refoulé et brimé a besoin de l’alcool. Ne parlons pas des jalousies et des tromperies : une vie de débauche et de contentements narcissiques ne suffirait pas à les effacer ni à les contenir. La structure de ta psyché, la construction de ta personne en sont définitivement abîmés, pliés comme du métal.

Au supermarché où l’on t’envoie faire des courses, tu as oublié la liste mais tu te félicites d’avoir pratiquement tout retenu, voire absolument tout. Mais dans ce quartier exotique le pare-terre de jeunes femmes diffère largement de celui auquel ta situation est habitué, par la force des choses. Cela saute aux yeux, sans même qu’il soi besoin d’y porter une attention particulière. Or, au beau milieu du vertige fruits et légumes dont tu ignores la cartographie et tout occupé à ta mission tu aperçois une jeune femme « parfaite » et aussi occupée que toi, sensiblement à la même tâche, d’ailleurs suivie de très près par une tête chercheuse assidue, probablement aussi aimantée que toi, au point qu’il te semble que ces deux là vont de pair. L’ennui est qu’en plus du choc habituel et du désespoir qui s’en suit immédiatement, la liste de courses que tu avais en tête s’efface instantanément. C’est la panique, et désormais au radar que tu devras remplir ta mission, avec des trajets incohérents dans les rayonnages dont tu ne perçois plus que les couleurs, comme si tout sens, toute raison s’était immédiatement vidés. A la fin, aux caisses, tu ressors sur les coudes, en rampant, ainsi qu’au cours d’une scène de guerre – avant de rentrer chez toi, les mains glacées sur le guidon du vélo.

©Julien Mérieau ©2022 pour le texte et la photographie
#JulieMerieau FB
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Ivica Henin / Journal d’un inconscient : LGR, 1999

Journal d’un inconscient

J’étais  un petit garçon.  Jusqu’à  l’immanquable jour où je suis devenu un grand garçon. Ça changeait  tout. Hé• las pour moi, de ce jour je ne garde aucun souvenir. Plus tard et à ma grande  surprise, j’ai  appris en avoir presque fini avec l’adolescence.  Quant à l’homme  dont on m’ habille, celui-là j’en ai bien entendu  parler,  sans jamais  arriver à le saisir en moi. Sauf que pour avoir une idée de quelque chose d’aussi grave, il faut s’y reconnaitre.  Or, je m’y  perds  complètement,  moi.  Comment voulez-vous que, privé de toute enfance par les adultes,je voue un appétit à ce qu’on appelle  la raison? L’âge de raison, je l’ai atteint  le jour où j’ai mis le feu à mon école pour  I a première fois. Personne  ne m’en a félicité,  d’ailleurs. Ils ont préféré fermer  les  yeux.  À croire  que la  flamme  brûle moins une fois les yeux fermés. Voilà.  Les histoires  des adultes  dont j’avais entendu  parler. Ils savent  faire  des films. Des guerres. Et des enfants pour remplacer ceux qui y vont en fermant  les yeux. ceux qui y meurent sans avoir eu le temps de dire merde.  Pour tous ceux-là, je dis merde à tous les adultes  que je n’ai pas l’extrême  douleur de connaître.  Et les autres. Un peu pour moi  aussi c’est vrai. Je suis un bon élève de la vie. Mettre le feu à l’école n’était peut-être  pas une excellente  idée.  Mais je dirai  pour ma défense   que personne n’a voulu  m’aider  à obtenir  pour l’enfance  quelques  sièges au Parlement. Il est aussi  à no• ter que, récidiviste  et ne m’étant jamais  fait surprendre, j’ai  toujours  accompli  mes ouvres  pour  l’Enfance  Libre dans la plus grande discrétion  et le moins de sérieux possible. Je choisissais pour épicentre  de mon brasier les en• droits où seules les grandes personnes  avaient le droit de se rendre.  Salles  de professeurs, bureaux,  etc.  Ma seule erreur fut de sous-estimer l’adulte. L’adulte  a des moyens de contrôle  sur beaucoup  de choses,  dont l’enfance  et le feu. Les deux sont dangereux  pour l’adulte.  De telle sor• te que je n’ai jamais  réussi à en tuer un seul. Même pas un tout petit. J’ai également  appris que l’adulte est un redoutable spécimen  de prédateur. L’adulte mange  ses enfants par l’enfance aussi inexorablement qu’un virus détruit nos défenses. L’enfant  est un univers  de sens et de métamorphose.  L’adulte, lui, aussitôt sacré Roi de sa peine, est incapable  du moindre mouvement. Il traverse  le monde en avion  mais il est également  inapte à percevoir les mille et-une-forêts qui peuplent les chambres  d’enfant.

Voilà l’adulte  :  un sac de racines !

Le soleil ne fait pas d’ombre à sa lumière. [I fait jour. Il fait le jour.  La nuit, il brille par son absence.  Il brille encore. De toutes façons, qui écoute les enfants  ici?

Alors, à quoi bon éteindre  mes feux.?

 

Texte d’IVICA HENIN, image de Guillaume HOOGVELD, publié en 1999 à la LGR, rue racine, Paris.

Un extrait de la pièce « L’État de siège » d’Albert Camus

 » Il est vrai que vous mentez et que vous mentirez désormais, jusqu’à la fin des temps ! Oui ! J’ai bien compris votre système. Vous leur avez donné la douleur de la faim et des séparations pour les distraire de leur révolte. Vous les épuisez, vous dévorez leur temps et leurs forces pour qu’ils n’aient ni le loisir ni l’élan de la fureur ! Ils piétinent, soyez contents ! Ils sont seuls malgré leur masse, comme je suis seul aussi. Chacun de nous est seul à cause de la lâcheté des autres. Mais moi qui suis asservi comme eux, humilié avec eux, je vous annonce pourtant que vous n’êtes rien et que cette puissance déployée à perte de vue, jusqu’à en obscurcir le ciel, n’est qu’une ombre jetée sur la terre, et qu’en une seconde un vent furieux va dissiper. Vous avez cru que tout pouvait se mettre en chiffres et en formules ! Mais dans votre belle nomenclature, vous avez oublié la rose sauvage, les signes dans le ciel, les visages de l’été, la grande voix de la mer, les instants du déchirement et la colère des hommes ! Ne riez pas. Ne riez pas imbécile. Vous êtes perdus, je vous le dis. Au sein de vos apparentes victoires, vous voilà déjà vaincus, parce qu’il y a dans l’homme-regardez moi-une force que vous ne réduirez pas, une folie claire, mêlée de peur et de courage, ignorante et victorieuse à tout jamais. C’est cette force qui va se lever et vous saurez alors que votre gloire était fumée . »

#GuillaumeHoogveld 1997. Droits réservés.

Aphorismes mobiles 2019/ 2020/ 2021/ Guillaume HOOGVELD / Inédits

 

APHORISMES 030319

 

Le réel est une religion au même titre que l’imaginaire sans sa portée tragique.

Le Désespoir et la Critique sont les deux feux qui savent nuire au spectacle.

Tout à été dit pour le reste.

Fréquenter un marxiste de première classe est un lapsus mais l »inertie de cette nuisance en terme de révélation se distinguent par sa familiarité avec la Critique et le Désespoir.

On pourra également rire, mais à la manière d’un Cynique grec défroquè de tout, déjà de la propre idée qu’il se fait du soleil et des premiers fonctionnaires qui avaient déjà tous les bagages de la nuisance.

Guillaume Hoogveld 270720

La lutte des classes est contrairement à la fétichisation des objets une infirmité intellectuelle de Marx.

Un pauvre est un raté qui n’ a eu de cesse de vouloir riche sans y parvenir et qui a besoin d’aller au piquet de grève en bon idiot utile pour le.bonheur de la sûreté de l’état, bourgeois toujours bourgeois, quel sue soit le type de régime qui prévaut et sa géographie.

Le lumpenprolétaire a un gros problème il.na pas de conscience politique et de stratégie il est grégaire, s’abrutissant a l’alcool pour supporter sa condition dont il reste encore plus tributaire avec l’obtention dune cyrose partagée

Approximativement j’ai raison sur toute la ligne

Les deux faces d’une pièce sont des jumelles.  Elles ne sont qu’usure par tous les temps.Elles ne sont acceptées et utilisées par la violence d’un boomerang bien aiguisé.

 

À Jean Genet

Après le bricolage  de la femme, l’acte II de la genèse fut l’invention du grand banditisme.

Il s’agissait de donner aux improductifs caractérisés,  poètes ou moins lettrés les moyens d’avoir une place dans ce bas-monde, même sous l’égide de moyens critiquables au regard de la société bourgeoise.

Ma situation inspire une envie furieuse de vivre et expire une empreinte écologique toxique. Du Co2 condensé en boite à sardine.

Il.n y a rien à faire refaire sa vie c’est la répéter mille et une fois

Si il ne s’est rien passé c’est qu’il n’ avait plus de lieux ni dispositions pour que cela se produise, ni de poètes sur la place publique pour y procéder.

Il n’ y a avait que des fossoyeurs de l’administration qui autodafaient leurs monstres et leurs trop plein d’enveloppes de cash.

L’administration est spécialisée dans la transformation du rien en place il fallut donc lui trouver une hôtellerie de poids pour lui donner du cœur a l’ouvrage.

Je cherche le poison qui soit le plus soluble dans l’eau le plus près de mes habitudes.

On trouve ça au Pakistan ou en haute altitude.

 

Désolé je suis plus occupé à comparaître qu’à apparaitre

On a le droit de perdre une bataille, point de se laisser surprendre, autant de choses de loin sans voir ce qui m’entoure, ce qui est source de déstabilisation

 

Je n’ai pas besoin de regarder dans le miroir pour avoir honte de l’autre

Je n’accepte pas de céder au temps qui passe le temps passé

Je paie la fin des temps comptant mais avec Ponzi. Le reste n’est que liquidités sommaires dans le vent.

Je ne vis que les effets secondaires de la vie

Un pixel mort qui fait tâche sur un écran de mobilier urbain et me voilà proche d’une phobie contemporaine

Je suis sujet d’avant-garde et non objet de fin du monde.

Je voudrais avoir la vie devant moi pour parler à celui qui a la vie derrière…

C’est  a se demander sur qui s’appuyer quand on ne peut plus tenir sur sa propre foi sur son propre soi. Je me sens  envahi par une Loi qui jamais ne me proroge et fait de moi un coupable idéal rêvée par toutes les formes de générations de fonctionnaires a la Tchekhov ou même « le spécialiste administratif » Eichmann. Je suis formellement désigné comme un patient sous haute sensibilité….

.La loi c’est déjà sur quoi on ne peut ironiser. Seuls ceux qui la produise la comprenne du bout de leur longs couloirs  aux long et minces chefs de cabinets dans des dédales où l’on fabrique de la démocratie et de la neuropathie ne sachant plus convoquer les idéaux du peuple et les adopter comme il se devrait.

Sous le forme d’une étoile j’aimerais voir venir une loi fraternelle pour un homme qui n’a cessé d’encourager le langage, de l’inviter a la table des formes les plus généreuses  qu’il m’a été possible de faire

‘Un salaud c’est quelqu’un qui agit comme si toutes ses actions étaient justifiables’ disait Dagerman.

La Poésie est une insurrection. Elle se prolonge bien au-delà du verbe et rend l’espace présent habitable.

Vertige chaos jusque dans ton cœur. Je m’en vais millionnaire parmi les poètes trouver les causes perdues pour les rendre à leurs origines.

C’est la fin du cinquième règne

Je m’appelle quelque part et j’habite personne en voulant tout sauf par hasard retrouver la vie qui chantonne

« La marge c’est ce qui tient la page »
Godard

Une goutte d’émotion dans de l’eau distillée et tu obtiens…De la mort aux rats.

Extinction du poème de la lutte.

Le jour est arrivé où la littérature poétique va être placée sous contrôle judiciaire, ses intervenants n’ayant plus la force de résister au mépris continuel exposé au langage. Un peuple qui perd sa force poétique par l’indifférence n’est plus digne d’avoir ni destin ni avenir. Aragon et Reverdy resterons affaire privée.

La Poésie était l’affaire de peu pour le plus grand monde. C’est désormais le plus grand monde qui a décliné le don de ce peu.

La poésie tisse des ponts avec le désert.

 

Le désespoir c’est ce qui est mis en cause par le sujet

Le bonheur c’est l’objet demis de ses fonctions

Devenir adulte est un délit de sale gueule.

Do you walk the talk ?

J’ai perdu l age de raison

Et celui d’avoir raison

Et que valent les lettres

Dans un temps qui vaque à son vacuum

Autant en emporte les mots

Autant dire que les mots ne sauveront pas l’auteur de sa peur

 

La PEUR, insondable et polymorphe…

La peur panique

Le son de la panique

Celui du krach de 1929

Ou celui du premier Nuremberg

Le jour où Dieu a quitté la salle

Et nous a offert un petit caporal

Comme tête païenne

Je traverse tous les jours la peur

Vous croyez que ça me fait plaisir

Vous appelez ça désir

L’idée même d’être resté seul sur le quai m’est passé par la tête

Je suis replié comme un embryon comme Robert Smith dans Pornography

Le regard vers le bas

Je fais ce que je peux

Comme le corps peut entendre l’âme

Et ajuster son poids dans la balance

Quand tous les indicateurs sont au fer rouge

Et que la réalité brûle sans objection

Sans même un contrat de mariage entre nos mains calleuses nous autres d’avoir été poètes ou rêveurs sans adhérer au ministère de la culture

La culture c’est une science sans conscience dont tout le monde se réclame sans en.payer le prix

Paul Celan

Cesare Pavese

Ernest Hemingway

Stefan Zweig et Romain Gary

Le savaient

Il n’ont pas attendu le premier Golgotha pour se laisser dérober la tête mais point le cœur

 

Tout ce que j’ai réussi de mieux les autres ne l’ont pas compris

J’ai parlé une langue imagée et fantasque pour donner du relief à mon battement d’aile

Moi qui croyait a 20 ans faire fortune par l’erreur

Qui croyait que le talent avait un coût mais également un prix

Que jamais je n’ai pu lire de mes yeux

Le sang de l’homme c’est la sève de l’animal

Ravagé par le réel

Halluciné par la réalité

Voilà mon tableau des faits.

La terreur qui fracasse le poète c’est d’avoir décidé avec ou sans contrainte  -débat éternel-, que le monde étant trop imparfait à ses yeux, il prend la décision seul, de le reconsidérer, de le transformer avec son langage, avec son lexique et ses codes. Une folie qui fait prendre des coups sans en donner…

Cela conduit irrémédiablement au tragique et à la douleur pure. A ce titre tous les poisons disponibles qui pourront étayer la construction de l’ œuvre et apaiser sa (courte) vie de cette terreur sont à envisager pourvu uniquement qu’il en soit fait quelque chose, les drogues n’ont aucun paradis à vivre mais des lendemains avec un teint de cire.

 

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©Guillaume HOOGVELD, texte et photo argentique, triX 400, Tuileries 1997

ROGER GILBERT-LECOMTE / MONSIEUR MORPHÉE EMPOISONNEUR PUBLIC

© Droits réservés

Cet essai est une mise au point du problème des stupéfiants : il n’honore pas les législateurs et les journalistes qui l’ont malproprement escamoté.

MONSIEUR MORPHÉE
EMPOISONNEUR PUBLIC

Prenez garde, car vous avez la maladie
Dont je suis mort.
M. Rollinat.

La mort… c’est le but de la vie.
Charles Baudelaire.

Si Claude Farrère, et puisse-t-il ne jamais se repentir de ce qu’il a fait de mieux au long, trop long, de sa carrière, si Antonin Artaud et surtout, magnifiquement, Robert Desnos ont, tour à tour, seuls entre tous, traité du problème des drogues sans tabou sur l’esprit depuis la promulgation de la loi inintelligente de prohibition (juillet 1916), tout n’est pas dit et la protestation ne doit pas faire silence : jamais elle ne sera plus actuelle qu’à l’heure présente pour répondre à la diarrhée journalistique documentaro-moralisatrice et surtout policière sur les « paradis artificiels » (sic et resic et resic). Quotidiens et hebdomadaires illustrés ou non ne cessent d’en barbouiller leurs colonnes sous forme de reportages retentissants pondus par des scribes de toutes opinions et de tous sexes dont le seul caractère commun est une foncière impuissance à envisager proprement une question sans se faire l’écho des préjugés grossiers de leurs lecteurs. Qu’il se présente, le pétrone à deux sous la ligne qui « flétrit les vices » dans un dessein moins abject que d’assaisonner son texte par les descriptions truquées de ses prétendues turpitudes. La présente protestation, sûre de l’inefficacité de sa démarche, ne vise à aucun résultat : elle ne fait appel qu’à la justice désintéressée de l’esprit. Que ceux qui font profession dans ce cas comme dans les autres[1] d’égarer l’opinion et de reculer chaque jour les frontières de l’idiotie trouvent ici l’expression sincère de tout mon mépris.

Selon l’axe du haut cylindre noir et brillant jouent à cache-cache et tournoient les visions fuyantes du coin de l’œil ; la frayeur aux yeux de lièvre y poursuit les lièvres oreillards de la peur. Sous le gigantesque gibus M. Morphée dissimule à peu près une absence de face. Il est jour, il est nuit ; mais il est toujours nuit quand M. Morphée passe. Toutes les polices du monde qui le recherchent, ne le trouveront jamais à cause même de son allure tellement étrange qu’elle le rend invisible. Pour comble d’audace, il menace : « Lorsque je me promenais, dit-il, tout nu dans les paysages mythologiques, on m’élevait, il est vrai, peu d’autels, mais au moins le respect entourait ma carcasse au repos et sous ma chevelure immense et broussailleuse comme la paille de fer — c’est vous qui m’avez rendu chauve, salauds ! — Quand je fermais mes yeux tourbillonnants de mondes, comme on renferme après usage des instruments de précision dans leur étui, on me laissait en paix contempler au fracas du tonnerre des rêves la naissance des météores en phosphènes. Hélas, dernier détenteur du secret de la vie, maintenant même l’Orient se meurt — ah, célébrez royalement ses funérailles ! avant qu’il ne renaisse et vous saute à la gorge ; car son réveil sera terrible sur la croûte du monde. Avec mes pieds bots je ne puis être que de cœur parmi les hordes souterraines des enfants blêmes de la nuit qui bientôt piétineront votre sale civilisation. Au moins je joue leur jeu à l’intérieur de la place. Lentement je grignote, comme un million de rats, l’Occident qui me nie et je ne serai pas pour rien dans l’écroulement de ce colosse aux pieds de beurre, à tête de veau.

Alors que vous m’avez toujours connu débonnaire marchand de dodo vous vous demandez sans doute quelle nouvelle firme je représente. Mais, ne serait-ce qu’à l’atmosphère délétère qui m’entoure et qui se dégage principalement de mes oreilles de vampire, vous sentez vite intensément et obscurément le plus vaste principe que je propage. Quant à l’exprimer vous en seriez bien en peine. Au plus près pourrai-je me présenter comme l’industrieux génie de la Mort-dans-la-vie. Je suis le maître de tous les états naturels ou provoqués qui « préfigurent », symbolisent la mort et, partant, participent de son essence. Et ces états tiennent dans une vie humaine une place beaucoup plus importante qu’on ne croit. Je vous rappellerai tout d’abord, après Gérard de Nerval, cette constatation si vraie, si évidente, si importante, si essentielle, si mystérieuse que toutes les consciences modernes oublient régulièrement : l’homme passe au moins un tiers de sa vie à dormir. Le fait de ne pas tenir compte de cette si simple vérité suffit à fausser complètement le concept actuel de « vie humaine  ». Ce fâcheux oubli constitue l’une des plus efficientes causes des maux présents et du Cataclysme futur, — et proche. C’est probablement pour me donner un exemple à l’appui que l’on enferme chaque jour comme des boutons de culotte, dans les asiles d’aliénés, des hommes dont le seul crime est de donner à l’activité de rêve une valeur égale à celle dont on gratifie si généreusement l’activité de veille, et qui en conséquence exécutent les ordres du rêve dans la veille. C’est pour cette équitable conception de la vie double que Nerval lui-même fut maudit dans le siècle.

Mais sachez-le, faces pâles, outre le sommeil reviennent de droit à mes territoires fantômes tous les autres états humains qui sont des refus d’agir, des crampes de la volonté, des paralysies soudaines du devenir individuel, des arrêts du flux métaphorique de la conscience superficielle, des trouées vers les zones nocturnes, les climats interdits où règne celui qui dit « non » à la vie : « Soi » l’impassible.

Et maintenant notez cette définition d’universalité que je soumets aux zoologues : ce qui différencie le mieux l’homme de l’animal c’est la pipe.

Qu’on m’excuse, quant au dernier terme de cet aphorisme, de sacrifier au besoin d’imager, de « faire concret » selon le goût du jour, si j’ajoute cette explication simple et lucide : selon une image de rhétorique bien connue, donnant le contenant pour le contenu, par pipe j’entends tous les produits qui servent, plus ou moins, à provoquer artificiellement la rêverie. Voici encore une vérité banale et très claire à laquelle on ne pense jamais, c’est à savoir que tous les hommes de tous les temps historiques ou préhistoriques, quels que soient leur morale, leur religion ou leur degré de civilisation ont toujours usé de ces produits que la pharmacologie nomme toxiques : depuis les philtres des magiciens antiques et des médecine-men de toutes les tribus primitives, les herbes saintes des Incas, la coca et le peyotl du Mexique, le bétel à mâcher des Océaniens, l’opium chinois et hindou, le haschisch et toutes les variétés de chanvres asiatiques et africains jusqu’aux poisons modernes de l’Europe : éther, tabac, morphine, héroïne, cocaïne, et au plus universel : l’alcool sous toutes ses formes métropolitaines et coloniales.

Il est assez compréhensible et logique que toutes les drogues, destinées qu’elles sont à provoquer plus ou moins vite et plus ou moins longtemps cet accident de conscience que j’ai vaguement classé parmi les refus d’agir mais indubitablement rangé dans mon royaume la Mort-dans-la-vie, soient par contre-coup nuisibles aux instruments de l’action, c’est-à-dire aux organes du corps humain.

C’est en tablant sur cette constatation assez simplette que, de tous temps, un certain nombre d’hommes qui, d’une part, pour des raisons plus loin développées, ne ressentent guère le besoin d’user de ces produits toxiques et qui, d’autre part, munis légalement du pouvoir d’attenter à la liberté privée de leurs concitoyens, ont une fois pour toutes renoncé à appliquer le principe politique du Non-Agir préconisé par Lao-Tseu, un certain nombre d’hommes, dis-je, ont cru possible d’arrêter net la consommation des drogues en les prohibant.

De telles prohibitions ont toujours des buts apparents très convenables, par exemple le bien public, et des buts moins apparents un peu malpropres, par exemple la repopulation.

La prohibition de l’alcool aux États-Unis, celle de l’opium, de la cocaïne, etc., etc., dans presque tous les pays proviennent de cette manière de penser commune non seulement à tous les législateurs, mais encore à tous les hommes « bien-pensants », c’est-à-dire à la majorité de tous les pays dits civilisés.

Quant à ceux qui pensent autrement ils répondent aux prohibitions par la fraude ou par l’invention d’ersatz. Mais tous les hommes de tous les pays continuent à provoquer artificiellement en eux l’état de mort-dans-la-vie par le moyen de leur choix.

Il convient d’ailleurs de remarquer que grâce à la démagogie de nos foutues démocraties et au soin de leurs intérêts, les toxiques les plus employés ont été rarement prohibés. Le tabac ne le fut jamais nulle part, l’alcool presque jamais, enfin la consommation de l’opium est recommandée dans l’Inde et en Indo-Chine. La partialité de ces prohibitions n’a jamais été déterminée par le caractère plus ou moins nocif des drogues comme surtout les deux premiers exemples devraient le prouver si le jugement du lecteur n’était complètement faussé par les racontars de la presse à propos des stupéfiants défendus, boucs émissaires des hygiénistes et de leurs serviettes.

Aussi, moi, Morphée and Co qui détiens actuellement le trust des drogues prohibées de par le vaste monde, je tiens à répondre aux journalistes payés par mes concurrents pour dénigrer ma marchandise. Et je la défendrai impartialement.

Oui, Messieurs de la Continence, sur ce sujet, comme sur tous les autres d’ailleurs, s’épanouit le badigeon des plus funestes malentendus, depuis les plus grossiers, jusques aux plus subtils. À commencer par cette remarque que, la plupart de mes stupéfiants demeurant l’apanage d’une infime minorité, la grande majorité qui les ignore se fait de leurs ravages une idée tout à fait légendaire, d’ailleurs savamment entretenue par les reporters qui recherchent toujours l’horreur romantique à bon marché. C’est ainsi que dans vos régions où tout le monde consomme de l’alcool en quantité plus ou moins abondante, il n’est personne, sinon quelques vieilles demoiselles pleines de bonnes intentions, pour croire aux boniments de la Ligue antialcoolique. Chacun connaît dans son entourage des ivrognes invétérés et excessifs, fulgurants de santé et dix fois centenaires. De même on peut rire finement en comparant les grotesques placards où se trouve dépeint l’« Enfer des drogués » (sic et resic et resic) — et le public, faute de plus ample information, calque son opinion sur ces caricatures — à l’inoffensive réalité.

Combien de fois, visitant mes fidèles, j’ai mis mes pas claudicants dans ceux beaucoup plus larges et longs des plus célèbres reporters et je me suis aventuré dans des fumeries, capharnaüms mal éclairés et décorés d’un bric à brac en toc asiatique où de braves garçons réjouis racontaient en se tapant les cuisses des histoires égrillardes même pas sadiques. Quelles déceptions amères humecteraient vos esprits abrutis de prévisions sépulchrales quand vous découvririez d’authentiques intoxiqués de longue date, des avaleurs invétérés de stupéfiants formidables aussi (mais pas plus) imbéciles et rigolards que le commun de leurs contemporains, gras, dodus, roses, joufflus, amis de la bonne chère et du bon vin et, comble d’abomination, souvent pourvus de rejetons aussi imbéciles, rigolards, gras, dodus, roses, joufflus et prospères que l’auteur de leurs jours et de leurs nuits. Et si vous viviez quelque temps au contact de ces forçats du mal vous seriez rapidement amenés à vous apercevoir que leur vie est bien réglée, qu’ils vaquent à leurs petites affaires, qu’ils ont les mêmes préoccupations que les autres mortels, et que leur « vice » en somme ne joue pas dans leur existence un rôle plus étendu, ravageur, et néfaste que tel autre parmi les moins fantasmagoriques, la masturbation par exemple. Bien plus, pour rendre votre désillusion plus irrémédiable, vous seriez bientôt forcés d’admettre en les observant — pour aussi navrante que soit une telle constatation — que les effets des drogues réputées les plus virulentes sont incomparablement moins violents que ceux de l’alcool ; car non seulement il n’est jamais question sous leur crâne arrondi de délires hallucinatoires, mais encore ils poussent l’impudence jusqu’à n’être jamais vraiment ivres saouls. Tout pour eux se borne en général à l’expression d’une vague euphorie. À peine la terrifique poudre blanche est-elle quelque peu excitante.

Et je défie quiconque de me contredire sur ce que j’avance là. Que l’abus de mes produits ait amené parfois les deux redoutables fantoches, mes cousins la Folie et la Mort, cela est sans doute exact mais certes beaucoup moins fréquemment que l’abus de l’alcool n’a pu le faire. Car l’alcool est mon meilleur toxique et les drogués ne sont en général que des individus aux tempéraments trop délicats pour supporter plus longtemps l’ivresse alcoolique.

Si cette partie de mon empire manque un peu de lyrisme, si tous mes sujets ne sont pas très jolis, c’est votre stupide humanité qui en est cause.

— Mais si par hasard tout ce que vous déclarez là est vrai (soyez poli !), — m’objectera-t-on intelligemment, — les terribles prohibitions dont vous parliez tout à l’heure sont certes peut-être un peu ridicules (toc, un point de gagné) mais leur erreur n’est pas bien grave ; elle évite aux prédisposés de fâcheuses habitudes sinon très dangereuses, du moins idiotes !

— Holà, arrêtez, malheureux ! Quel est le misérable qui prononce ces paroles aphones ? Je le rudoierais férocement pour la témérité de son jugement si je ne m’apercevais que ce malheureux, par un artifice de rhétorique usé jusqu’à la corde, n’était encore moi-même. Arrêtez donc, malheureux, dis-je, car vous ne savez pas pourquoi les drogués se droguent.

Dans la nuit impure de boue et de sang où l’humanité traîne, comme un écorché sa peau, elle, sa vie misérable et pétrie de souffrance seconde par seconde, montagne faite d’élytres d’insectes agglomérés, dans la nuit impure de boue et de lave où personne ne se reconnaît soi-même, moi, Morphée le fantôme, moi, Morphée le vampire, je règne, tutélaire et plein de sarcasmes sur mes troupeaux maudits, à la façon du roi-condor pirouettant dans les nuages au-dessus d’une horde de lièvres chevauchés par la petite peur à travers une steppe, aride, immense et sans trous comme la représentation géographique de la rotondité du globe terrestre.

Et sinon Maldoror, phare du mal éveillé sur la nuit de la terre, tous les lièvres humains fascinés par les cercles concentriques que décrivent rapidement mes regards morphéens, tombent à la renverse, la figure décollée de celle de leur double dans les torrents souterrains du sommeil qui vont se jeter dans le lac de la mort. Mais pour quelques privilégiés seulement, disséminés à travers tout le temps et tout l’espace, je multiplie la petite mort et en parfais l’image jusqu’à la rendre asymptote du plus authentique trépas, en leur faisant don de la poudre stellaire qui couvre mes ailes, des parasites piqueurs qui les peuplent, des vapeurs qu’elles soulèvent et des tuyaux de leurs plumes devenues pipes[2].

Mais ces êtres élus par ma malédiction nocturne sont et demeureront relativement rares : mon empire est, hélas, soumis aux lois biologiques. Des statistiques démontreraient facilement que — à l’exception de quelques personnalités supérieures assez évoluées pour échapper à la plupart des contingences sociales (quantité sinon qualité négligeable) — mes sujets, les Morphéens deviennent majorité, légion, unanimité dans les races à leur déclin, dans les tribus vieillies qui meurent. Songez à l’alcoolisme des Indiens du Nord-Amérique. Au contraire, ils sont l’exception monstrueuse parmi les peuples qui vivent leur phase conquérante d’expansion. En tous cas, jamais de misérables lois de prohibition ne pourront empêcher ces gigantesques et fatales réactions ethniques.

Dans vos cités d’Europe moribondes, où s’usent à leurs derniers contacts toutes les races et toutes leurs phases, vous voyez côte à côte tous mes sujets, les victimes des phénomènes ethniques et celles de drames individuels, dont seule jusqu’ici a pu rendre compte la « psychologie des états » encore inconnue dans l’ensemble de sa théorie et que Gilbert-Lecomte opposera, quand les temps seront venus, à toutes les vieilles âneries, dérivées de la « psychologie des facultés » qui pourrissent dans les Sorbonnes délabrées.

Certes, échappent à mon emprise une majorité d’individus qui ont vis-à-vis des drogues une véritable et invincible répulsion que renforcent à peine les impératifs moraux. Ce sont des êtres dont la jeunesse organique qui n’a rien à voir avec l’âge mais qui passe comme lui fait l’emporter en eux l’instinct de conservation, source d’agir, sur l’« instinct d’auto-destruction  », dont on n’ose jamais parler et qui tient pourtant une place égale dans la plupart des consciences humaines.

Mais en face de ces hommes dits sains pour qui le repos de chaque nuit, même réduit à son strict minimum, est encore une charge trop lourde dont ils ne souhaiteraient rien plus que de se libérer enfin pour plus agir, il y a les autres, les amants des longs sommeils sans rêve, ceux qu’un mal inconnu harasse et pour qui le bonheur est « la Mort-dans-la-Vie ». Et surtout il y a, lourds et sans mercis, dans le champ clos du corps obscur, les combats entre les immortels ennemis, vouloir-vivre et non-agir, voluptés de puissances et celles plus perfides du vouloir qui se meurt en funèbres couchants, en déclins de vertige.

Parmi les hommes triplement marqués de mon signe, vous découvrirez les résultats de cette antinomie à tous les degrés de l’échelle des valeurs, depuis une majorité d’avachis héréditaire chez qui le goût des drogues n’est qu’une réaction animale contre le non-sens que constitue leur vie tarée, jusqu’à quelques grands forçats, maudits des tempêtes et des orages et qui sont toujours les terribles voix de l’esprit succombant au déshonneur d’être hommes.

Il y a, en effet, pour un certain nombre d’êtres à la sensibilité suraiguë, une conscience tour à tour intensément exaltante et douloureuse d’états opposés. Et les signes de ces crises s’exagèrent chez quelques prédestinés, monstrueux du seul fait qu’ils portent au fond d’eux-mêmes comme leur propre condamnation, un élément surhumain qui dépasse et contredit leur époque, fulgurations de l’esprit ou énergie physique gigantesque. De tels éléments suffisent à désaxer magnifiquement une vie humaine. D’abord par leur caractère anti-social : ils provoquent des actions irréductibles au jugement universel du commun des hommes qui se vengent en traçant autour du maudit le cercle magique qui l’esseule, l’incompréhension haineuse et les contraintes nivellatrices qui le forcent à l’amertume de la solitude que l’on appelle aussi folie. Ensuite et d’autre part par leur caractère anti-physiologique sur le plan individuel : la pure violence qui est leur nature a raison, en quelques années, des plus robustes machineries humaines.

Et maintenant admettez ce principe qui est la seule justification du goût des stupéfiants : ce que tous les drogués demandent consciemment ou inconsciemment aux drogues, ce ne sont jamais ces voluptés équivoques, ce foisonnement hallucinatoire d’images fantastique, cette hyperacuité sensuelle, cette excitation et autres balivernes dont rêvent tous ceux qui ignorent les « paradis artificiels ». C’est uniquement et tout simplement un changement d’état, un nouveau climat où leur conscience d’être soit moins douloureuse.

Ne pourront jamais comprendre : tous mes ennemis, les gens d’humeur égale et de sens rassis, les français-moyens, les ronds de cuir de l’intelligence, tous ceux dont l’esprit, instrument primitif et grossier mais incassable, est toujours prêt à s’appliquer à ses usages journaliers, sans jamais connaître ni la nuit solide de l’abrutissement pétrifié ni l’agilité miraculeuse de l’éclair à tuer Dieu. Ils ne se doutent pas que par opposition aux poissons à bouche ronde que l’on nomme cyclostomes, les psychiatres ont baptisé du vocable de « cyclothymiques  » un certain nombre de « malades » dont la vie s’écoule ainsi en alternances infernales et régulières d’états hypo et d’états hyper, d’enthousiasmes et de dépressions spirituels. Bien souvent ceux qui connaissent la lancinante douleur de ces dépressions lui préfèrent le suicide.

Plus incompréhensible encore leur sera l’état de l’homme qui souffre de la conscience effroyablement claire. Il s’agit de la douleur peu commune aux mortels de se trouver soudain trop « intelligent ». Il est bien vain de tenter de faire naître dans un esprit qui ne l’a pas expérimenté, l’approximation de cet état qui selon un déterminisme inconnu, en un instant soudain, plonge un être dans l’horreur froide et tenace du voile déchiré des antiques mystères. C’est devant la disponibilité la plus absolue de la conscience, le rappel brusque de l’inutilité de l’acte en cours, devenu symbole de tout Acte, devant le scandale d’être et d’être limité sans connaissance de soi-même. Essence de l’angoisse en soi qui fait les fous, qui fait les morts.

Et ce n’est pas l’obscurcissement retrouvé de l’état de conscience normal et intéressé de la vie quotidienne qui peut guérir un homme du souvenir de cette lumière absolue qui tuerait un aveugle vivant. Bien qu’elle ne fut jamais qu’entr’aperçue dans la brisure d’un éclair, elle laisse dans la tête humaine un chancre immortel. Car on ne peut opposer un état coutumier qui serait la norme, à d’autres états qu’on baptiserait pathologiques alors qu’ils sont immédiatement perçus comme inférieurs ou supérieurs à celui-ci. Il y a seulement des états plus ou moins douloureux et la démarche naturelle de l’homme est de chercher à provoquer en lui l’état de moindre souffrance. Ainsi le souvenir d’un état supérieur (en tant que plus lumineux) à l’état dit normal suffit à rendre celui-ci intolérable. Il ne saurait donc s’agir que de le changer le plus souvent et le plus longtemps possible. Malheureusement pour la clarté de cet exposé, ce n’est pas ici le lieu d’envisager les différents moyens capables de faire changer une conscience de plans allant en principe de l’inconscience absolue à la conscience totale et omnisciente : c’est là le principe de toute une éthique dynamique et immédiate. Mais pour le cas qui nous occupe il suffit de savoir que l’usage des stupéfiants, pris en quantité adéquate, est indéniablement, un de ces moyens. Car chaque drogue engendre un état spécifique : ivresse de l’alcool, kief de l’opium, plus généralement euphorie des alcaloïdes, etc. Et s’il est impossible pour le moment d’envisager la valeur morale de ces états, par contre il faut bien admettre qu’ils permettent, à qui se réfugie en eux, de fuir des états plus douloureux, sinon inférieurs ou supérieurs. C’est ainsi que les drogues ont certainement sauvé bien des vies.

Par ailleurs qu’il me suffise de dire que les stupéfiants sont considérés moralement par certains mystiques, aussi paradoxal que cela puisse paraître, comme des moyens d’ascétisme. Il ne saurait jamais s’agir, bien entendu, de les considérer comme géniteurs d’extases dont leurs états spécifiques sont aux antipodes ou même seulement comme favorables à la contemplation mais seulement en tant que contre-poison. En particulier dans votre civilisation moderne où le corps humain est dégradé par l’excès de nourriture, la fébrile suractivité et les déformations des habitudes techniques, l’absorption de certaines drogues peut lutter contre ces éléments de désordre et rendre à l’Esprit impersonnel un terrain propre à sa visite (le fanatisme religieux est d’ailleurs lui aussi souvent entretenu par les drogues : car l’encens liturgique en est indubitablement une).

Si l’on envisage d’autre part l’usage régulier et progressif des drogues, l’intoxication, du point de vue des états de conscience qu’elle provoque, substituant peu à peu chez un individu prédisposé des états de « mort dans la vie », c’est-à-dire éminemment de désintérêt devant l’acte, à ceux nécessaires à l’entretien de la vie, on arrive vite à la considérer non plus seulement du point de vue physiologique, mais encore du point de vue psychologique comme un moyen de suicide lent, c’est-à-dire du seul moralement licite des suicides. Car alors il ne s’agit plus de pari, de choix entre la vie et un état inconnu opposé à la vie et que l’on appelle mort, mais bien d’une lente évolution non réversible de tout l’être qui s’achemine, aussi bien par la ruine de son organisme que par l’oubli et le dégoût progressifs de tout ce qui caractérise une vie humaine, vers la cessation de cette vie défigurée, puis oubliée doucement au loin, au profit d’une authentique expérience anticipée de la mort par le truchement d’état de rêves profonds de plus en plus semblables à elle.

Puissent ces considérations rapides et incomplètes amener dans quelques esprits cette conclusion : Pour un certain nombre d’individus les drogues sont des nécessités inéluctables. Certains êtres ne peuvent survivre qu’en se détruisant eux-mêmes. Jamais les lois ne pourront rien là-contre. Enlevez-leur l’alcool, ils boiront du pétrole ; l’éther, ils s’asphyxieront de benzène ou de tétrachlorure tue-mouche ; leurs couteaux à mutiler, ils se feront de leurs regards des lames.

Muselés en vain par vos lois sociales, dorment parmi vous des énergies destructrices à faire sauter le monde. À leurs regards allumeurs d’incendies, je reconnais dans les chantiers déserts : Attila, Gengis-Khan, Tamerlan. L’ivresse de l’alcool est pour les ouvriers la plus noble protestation contre la vie sordide qui leur est faite. Dans l’attente de la mort, enfin, de la pensée d’Occident, dans l’attente du cataclysme futur, auréolé de révolutions, moi, Morphée, je taille les hordes à venir par ma rude hygiène. En attendant l’heure, c’est sur eux-mêmes que je les contrains d’exercer leur force de détruire. Et les mutilations volontaires, les empoisonnements terribles des alcools qui roulent l’être pantelant aux rivages de la mort, les coups de tête dans les murs, toutes les souffrances à soi-même infligées sont les seuls critériums qui m’assurent des hommes assez physiquement désespérés, assez morts à leur propre individu pour montrer sur leur visage le sarcasme impassible du désintérêt devant la vie, gage unique de tous les actes surhumains. »

Et tandis que, frénétique, Morphée-le-Vampire disparaissait en se dévorant lui-même, ses fidèles criaient :

« Fais-nous des durs et mords à mort ! »

© Roger Gilbert-Lecomte.
  1. Les récents et innombrables dithyrambes pondus lors des pitoyables mascarades que furent les funérailles nationales du Faréchal Moch sont là comme pièces à conviction.
  2. Ces obscures métaphores font respectivement allusion à la cocaïne, à la morphine, à l’éther et à l’opium.