Luc Dellisse #1 – Éloge paradoxal des hôtels Ibis

J’ai été aussi nomade qu’on peut l’être, au gré de mes obligations. J’ai consacré une bonne partie de mes minces ressources à me loger ça et là, aux quatre coins de l’Europe. J’aimais ces haltes de la nuit, à l’étranger, en province, chez l’inconnu. J’essayais chaque fois de trouver le meilleur gîte possible. Je n’y arrivais pas souvent.

J’avais une lubie sans doute impossible à satisfaire : je désirais que l’hôtel de l’étape soit parfait. Qu’on y trouve le calme, le confort, le service, la propreté, éventuellement le repas et la discrétion, à hauteur du prix et du style de chaque établissement. Mais l’accueil rugueux, le lit défoncé, la douche crapoteuse, le vacarme des portes et des couloirs, la nonchalance hautaine des femmes de chambre, les croissants en plâtre, le café à l’éther, l’absence de tout refuge ou de tout lieu de réunion, la porte d’entrée fermée à dix heures du soir, la chambre disponible à quinze heures et qu’il faut rendre à onze le jour suivant, ont été l’alpha et l’oméga de l’expérience, la plupart du temps. Ce déficit aurait pu être racheté par un seul sourire, par une seule grâce dans la beauté de la chambre ou l’ampleur de la salle de bains, ou la douceur du papier toilettes, ou le faste du buffet. Mais non. Il fallait se consoler au souvenir des bivouacs de Jules César, et s’enrouler dans son manteau.

La fréquentation des hôtels Ibis, que de loin je dédaignais, et que j’ai découverts grâce aux salons du livre et aux éditeurs impécunieux, a renouvelé ma vision de l’hébergement hôtelier : qu’allais-je chercher dans des catégories intermédiaires, dans les lieux où il n’y a ni la montagne ni la mer pour racheter la déception pure ? Alors qu’il existait une chaîne d’établissements intelligemment conçus, où l’équation du plus petit prix rapporté au plus grand service possible, fonctionnait parfaitement. Pour un usager qui n’est pas en vacances, ni en bonne fortune, et qui ne fait que passer, c’est une solution sans égale.

Ce que je trouve à l’hôtel Ibis, d’abord, partout où j’y suis descendu, c’est la disponibilité du personnel, attentif, bien formé, généralement jeune et réactif : l’hôtellerie bien comprise n’est pas un métier de senior. En même temps, une parfaite indifférence polie à votre égard. Il faut les deux. Cet anonymat sans familiarité ne se trouve, hors les hôtels de première classe, que dans une chaîne comme celle-là.

Il importe bien sûr d’être autonome, et de ne pas avoir besoin de service particulier, car il n’y en a aucun, sauf l’entretien de la chambre. Cette précision faite, on trouve tout ce que peut espérer un voyageur qui souhaite l’efficacité et la paix :

–         Wifi instantané, sans démarche ni code

–         Porte de chambre épaisse, facile à déverrouiller et fermant bien

–         Système de conditionnement d’air pratique, qu’il est possible de régler ou de couper sans avoir besoin d’un diplôme d’ingénieur

–         Lit double, de bonne taille, oreillers en suffisance, couette de bon poids et de bonne dimension

–         Fenêtres faites pour s’ouvrir. Rideaux pour coulisser et pour occulter. Lampes de chevet pour éclairer le livre – une vraie originalité dans un hôtel.

–         Salle de bains autonome, avec vraie porte de séparation. On ne réveille pas l’autre qui dort à vos côtés en allant aux lavabos pendant la nuit, on ne déclenche pas non plus un turbo d’aération qui porte jusqu’aux chambres voisines.

–         Douche bien conçue, hygiénique, sans portière coulissante en plastique, sans rideau gluant. Pomme moderne, montée sur un flexible et non à jaillissement zénithal. Mitigeur logique. Mélange instantané du chaud et du froid. L’eau ne devient pas brûlante ou glaciale quand le voisin manipule ses robinets.

–         Buffet de petit-déjeuner correct. Aucun faste, mais un bon choix de produits de base. Café à volonté. Gobelets refermables si on veut en emporter dans sa chambre. Possibilité de se préparer un plateau qu’on emporte pour déjeuner sur son lit. On rompt ainsi la malédiction des petits hôtels, où il faut choisir entre se contenter d’un café et un croissant en privé, ou rester en salle pour profiter du buffet, comme c’est toujours le cas dans un hôtel moyen ou un hôtel de charme.

(Libéré de ce dilemme, je remonte chez moi avec 4 gobelets de café soigneusement clos, de la salade de fruit, des yaourts, du muesli, du fromage, du pain complet, et quelques autres délices, et ça ne me coûte que l’effort d’enfiler un pantalon et une chemise pour venir me servir. J’aime lire et écrire au lit, surtout le matin, mais sans pratiquer le jeûne pour autant).

–         Eau fraîche à disposition dans les salles communes. Journaux dans le hall. Accès à l’hôtel 24 heures sur 24, nul besoin de clés ou de digicartes.

–         Espaces de réunion, postes de travail, accessibles à tous, sans négociation préalable, selon les disponibilités.

–         Pour mémoire, sauna et salle de sports, indifférents dans mon cas, mais dont la présence correspond à un vrai service, d’une utilité évidente.

–         Tout l’hôtel est bien entretenu. Le chauffage, la cafetière, ne sont jamais en panne. Les prix peuvent se discuter à l’avance, et dans la pratique, même en saison, dépassent rarement cent euros pour la nuitée, petit déjeuner compris.

Longtemps, quand je voyageais sans répit, et même quand je voyageais seul, je m’arrangeais pour trouver de bons hôtels d’étape, de très bons hôtels si possible, voire, au hasard des promotions sur internet, des hôtels de luxe. J’ai renoncé à me compliquer la vie avec ces exigences, qui me prenaient du temps de recherche et coûtaient, promotion ou pas, plus d’argent qu’il n’était raisonnable. En définitive, la satisfaction que j’en tirais n’était pas au rendez-vous.

Du reste, les services propres aux grands hôtels : préparer le lit pour la nuit (inutile depuis qu’il s’agit d’une couette, et non d’un assemblage compliqué de couverture, de courtepointe et de draps), mettre un taxi instantané à votre disposition (avec une bonne application, vous l’avez en un coup de pouce), vous monter un club sandwich et un verre de bordeaux à une heure du matin (à cette heure-là, je dors après avoir digéré mon dîner) ne compensent pas toujours leur valeur d’investissement : ils tiennent plus de la cérémonie que d’un surcroît de plaisir réel.

Tout est une question de niveau. Un palace au bord de la plage, un balcon donnant sur la mer, un très beau lieu pour enchanter quelqu’un qui passe ses vacances avec vous, une suite pour un rendez-vous galant : rien de mieux. Mais si c’est pour vous seul, durant quelques heures, à quoi bon ? Il suffit que votre campement nocturne vous offre tout le nécessaire. Tout. C’est le cas des Ibis et curieusement, il faut le découvrir soi-même, car c’est un de ces secrets évidents et cachés que personne ne songe jamais à vous révéler.

©Luc Dellisse #2018

IMAGE ©Droits réservés. Peter BLANK #2015

ARAGON « Le Paysan de Paris », 1924

« N’en doutez pas, ce sont les ennemis de l’ordre qui mettent en circulation ce philtre d’absolu. Ils le passent secrètement sous les yeux des gardiens, sous la forme de livres, de poèmes. Le prétexte anodin de la littérature leur permet de vous donner à un prix défiant toute concurrence ce ferment mortel duquel il est grand temps de généraliser l’usage… Achetez, achetez la damnation de votre âme, vous allez enfin vous perdre, voici la machine à chavirer l’esprit. J’annonce au monde ce fait-divers de première grandeur : un nouveau vice vient de naître, un vertige de plus est donné à l’homme: le surréalisme, fils de la frénésie et de l’ombre. Entrez, entrez, c’est ici que commencent les royaumes de l’instantané… »

ARAGON

« Le Paysan de Paris », 1924

©Guillaume HOOGVELD #2016 pour la photographie

Lettre de Léon Bloy à Johanne Molbech – 29 août 1889

 

“L’expérience de la vie m’a démontré qu’il ne faut jamais livrer son âme aux intelligences inférieures.”

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Mademoiselle,

Je me sens aujourd’hui invinciblement poussé à vous écrire, je vous prie de n’en être pas révoltée. Les deux ou trois heures de notre causerie d’hier m’ont fait, en vérité, un bien immense et je sens le besoin de vous l’exprimer. Moi, si triste d’ordinaire, si seul, tourmenté de si cruelles angoisses et si dénué de consolations, je me suis éveillé ce matin, le cœur délicieusement attendri et débordant d’une allégresse enfantine, en songeant à vous. Je ne pourrais évidemment attribuer ce prodige qu’à l’intervention providentielle de votre pitié.

Assurément, je ne manque pas d’amis. Il en est même deux ou trois que je chéris avec une grande tendresse. Mais ils sont, je le crois, un peu trop enclins à me juger et j’ai dû renoncer avec amertume à en être parfaitement compris. Vous avez eu la charité de me dire qu’il vous semblait voir en moi un ami très ancien, quoique vous ne me connaissiez que depuis un très petit nombre de jours.

J’éprouve, Mademoiselle, un sentiment tout semblable et je serais vraiment incapable de l’expliquer, sinon par la Volonté de Dieu qui, sans doute, le voulut ainsi.

Nous sommes étrangement environnés de mystère et les mouvements volontaires ou involontaires de nos pauvres âmes qui ne doivent jamais mourir ne sont pas moins cachés à notre raison que les phénomènes extérieurs de l’admirable nature. Il est certain qu’il y a des êtres qui correspondent exactement les uns aux autres dans la trame sans défaut du grand plan divin et ces êtres séparés par les continents et les mers, par les mœurs et le langage, par tous les obstacles qui peuvent séparer les créatures humaines, se rencontrent néanmoins au moment précis où le très infaillible Seigneur a décidé, du fond de ses cieux et de ses éternités, que leur rencontre était nécessaire. C’est parce que j’ai pensé qu’il en était ainsi pour vous et pour moi que j’ai l’âme ce matin si parfaitement heureuse.

Chère amie, — ne vous indignez pas, je vous prie de ce nom que je vous donne avec tant de joie — considérez avec simplicité que je suis très malheureux et privé de la plupart des consolations qui aident le commun des hommes à attendre patiemment l’heure de la mort. Dites-vous bien que je suis, — jusqu’au jour espéré de la victoire, — un vaincu, une manière de proscrit, redouté même de ceux qui ne le haïssent pas, écarté soigneusement de toutes les joies et de tous les festins de l’égoïsme social, et dévoré, par surcroît, dévoré jusqu’à en mourir, d’un immense besoin d’aimer et d’être aimé. Vous comprendrez alors, vous qui avez le front et les yeux d’une créature façonnée pour tout comprendre, que j’aie pu trouver en vous une consolation véritable et que l’amitié d’une personne sans préjugés, sans ironie, sans étonnement pour les opinions que j’exprime et que tant d’autres jugent si excessives, si paradoxales ou si folles, me paraisse une magnifique aumône dont je suis remué jusqu’au fond du cœur. […]

Il faut vraiment, Mademoiselle, que j’aie en vous une confiance tout à fait sans bornes pour vous parler de moi-même avec une telle naïveté. Mais je suis bien tranquille. Je ne crains de vous aucun reproche d’orgueil, aucun mépris ironique, aucune des sottes et banales manifestations de de la Médiocrité bourgeoise mise en présence de tout ce qui lui paraît extraordinaire.

Il est inutile d’ajouter que je ne dicte pas votre lettre, je me borne à vous en suggérer l’accent, ainsi que vous me l’avez demandé hier soir.

Ne vous irritez pas d’une lettre aussi longue, amie. Je vous répète que j’avais besoin de l’écrire.

Mais je vous en prie, gardez-la pour vous seule. L’expérience de la vie m’a démontré qu’il ne faut jamais livrer son âme aux intelligences inférieures. Je ne veux pas être jugé et je ne veux pas non plus qu’on vous juge à propos de moi.

Si nous pouvons avoir la chance de trouver quelque douceur dans nos relations d’amitié, nous cacherons cette largesse de Dieu comme les avares cachent leur trésor.

Au revoir donc, Mademoiselle, à dimanche, et puissiez-vous être inondé de bénédictions.

Votre dévoué

Léon Bloy
127 rue Blomet, Vaugirard

Céline Versus St JEAN.

Vous savez, dans les Écritures, il est écrit « Au commencement était le Verbe. » Non ! Au commencement était l’émotion. Le Verbe est venu ensuite pour remplacer l’émotion, comme le trot remplace le galop, alors que la loi naturelle du cheval est le galop ; on lui fait avoir le trot. On a sorti l’homme de la poésie émotive pour le faire entrer dans la dialectique, c’est-à-dire le bafouillage, n’est-ce pas .

Louis-Ferdinand Céline vous parle.
La Pléiade, t. IL