Paul Éluard / La vie immédiate

 

Nous avons refusé de laisser entrer les spectateurs, car il n’y a pas de spectacle. Souviens-toi, pour la solitude, la scène vide; sans décors, sans acteurs, sans musiciens. L’on diÒ: le théâtre du monde, la scène mondiale et nous deux, nous ne savons plus ce que c’est. Nous deux, j’insiste sur ces mots, car aux étapes de ces longs voyages que nous faisions séparément, je le sais maintenant, nous étions vraiment ensemble, nous étions vraiment, nous nous. Ni toi, ni moi ne savions ajouter le temps qui nous avait séparés à ce temps pendant lequel nous étions réunis, ni toi, ni moi ne savions l’en soustraire.

Une ombre chacun, mais dans l’ombre nous l’oublions.

 

©Paul ÉLUARD, La vie immédiate

©Photographie de Guillaume HOOGVELD, Cîteaux mars 2015

Lettre au dernier bouquiniste de Nantes

Laurent,

Je voulais te dire merci pour ton fourbis, ton bordel, tes ombres généreuses, ton antre, ton empire Nantes building, ton Brooklyn réinventé, ton refuge, ton scénario, ta palissade, ton cumulus, ton regard attentif, ta main posée sur le piano, ton ré mineur comme la tendresse, ta réserve d’espoir, ton antagonisme avec le pire, ta silhouette bienveillante, ta forme si lente et juste d’aborder l’essentiel, d’aimer l’être et le paraître, d’être un rivage, un maquisard, un oasis, un Tchao Pantin, une fiole de laudanum ponctuée de mystères, de formes de vies sans bruits mais nimbées de musique…
Merci de ne pas donner dans la figuration ni la mise en scène, toi et ton échoppe devrait être le nouveau cœur des fédérés de la Commune, barbares et généreux avec le mot « Ouvert si vous le souhaitez, ouvert si vous aimez !  »

©Guillaume HOOGVELD, photo est texte
©Poètes Anonymes Associés
www.guillaumehoogveld.net

ROGER GILBERT-LECOMTE / MONSIEUR MORPHÉE EMPOISONNEUR PUBLIC

© Droits réservés

Cet essai est une mise au point du problème des stupéfiants : il n’honore pas les législateurs et les journalistes qui l’ont malproprement escamoté.

MONSIEUR MORPHÉE
EMPOISONNEUR PUBLIC

Prenez garde, car vous avez la maladie
Dont je suis mort.
M. Rollinat.

La mort… c’est le but de la vie.
Charles Baudelaire.

Si Claude Farrère, et puisse-t-il ne jamais se repentir de ce qu’il a fait de mieux au long, trop long, de sa carrière, si Antonin Artaud et surtout, magnifiquement, Robert Desnos ont, tour à tour, seuls entre tous, traité du problème des drogues sans tabou sur l’esprit depuis la promulgation de la loi inintelligente de prohibition (juillet 1916), tout n’est pas dit et la protestation ne doit pas faire silence : jamais elle ne sera plus actuelle qu’à l’heure présente pour répondre à la diarrhée journalistique documentaro-moralisatrice et surtout policière sur les « paradis artificiels » (sic et resic et resic). Quotidiens et hebdomadaires illustrés ou non ne cessent d’en barbouiller leurs colonnes sous forme de reportages retentissants pondus par des scribes de toutes opinions et de tous sexes dont le seul caractère commun est une foncière impuissance à envisager proprement une question sans se faire l’écho des préjugés grossiers de leurs lecteurs. Qu’il se présente, le pétrone à deux sous la ligne qui « flétrit les vices » dans un dessein moins abject que d’assaisonner son texte par les descriptions truquées de ses prétendues turpitudes. La présente protestation, sûre de l’inefficacité de sa démarche, ne vise à aucun résultat : elle ne fait appel qu’à la justice désintéressée de l’esprit. Que ceux qui font profession dans ce cas comme dans les autres[1] d’égarer l’opinion et de reculer chaque jour les frontières de l’idiotie trouvent ici l’expression sincère de tout mon mépris.

Selon l’axe du haut cylindre noir et brillant jouent à cache-cache et tournoient les visions fuyantes du coin de l’œil ; la frayeur aux yeux de lièvre y poursuit les lièvres oreillards de la peur. Sous le gigantesque gibus M. Morphée dissimule à peu près une absence de face. Il est jour, il est nuit ; mais il est toujours nuit quand M. Morphée passe. Toutes les polices du monde qui le recherchent, ne le trouveront jamais à cause même de son allure tellement étrange qu’elle le rend invisible. Pour comble d’audace, il menace : « Lorsque je me promenais, dit-il, tout nu dans les paysages mythologiques, on m’élevait, il est vrai, peu d’autels, mais au moins le respect entourait ma carcasse au repos et sous ma chevelure immense et broussailleuse comme la paille de fer — c’est vous qui m’avez rendu chauve, salauds ! — Quand je fermais mes yeux tourbillonnants de mondes, comme on renferme après usage des instruments de précision dans leur étui, on me laissait en paix contempler au fracas du tonnerre des rêves la naissance des météores en phosphènes. Hélas, dernier détenteur du secret de la vie, maintenant même l’Orient se meurt — ah, célébrez royalement ses funérailles ! avant qu’il ne renaisse et vous saute à la gorge ; car son réveil sera terrible sur la croûte du monde. Avec mes pieds bots je ne puis être que de cœur parmi les hordes souterraines des enfants blêmes de la nuit qui bientôt piétineront votre sale civilisation. Au moins je joue leur jeu à l’intérieur de la place. Lentement je grignote, comme un million de rats, l’Occident qui me nie et je ne serai pas pour rien dans l’écroulement de ce colosse aux pieds de beurre, à tête de veau.

Alors que vous m’avez toujours connu débonnaire marchand de dodo vous vous demandez sans doute quelle nouvelle firme je représente. Mais, ne serait-ce qu’à l’atmosphère délétère qui m’entoure et qui se dégage principalement de mes oreilles de vampire, vous sentez vite intensément et obscurément le plus vaste principe que je propage. Quant à l’exprimer vous en seriez bien en peine. Au plus près pourrai-je me présenter comme l’industrieux génie de la Mort-dans-la-vie. Je suis le maître de tous les états naturels ou provoqués qui « préfigurent », symbolisent la mort et, partant, participent de son essence. Et ces états tiennent dans une vie humaine une place beaucoup plus importante qu’on ne croit. Je vous rappellerai tout d’abord, après Gérard de Nerval, cette constatation si vraie, si évidente, si importante, si essentielle, si mystérieuse que toutes les consciences modernes oublient régulièrement : l’homme passe au moins un tiers de sa vie à dormir. Le fait de ne pas tenir compte de cette si simple vérité suffit à fausser complètement le concept actuel de « vie humaine  ». Ce fâcheux oubli constitue l’une des plus efficientes causes des maux présents et du Cataclysme futur, — et proche. C’est probablement pour me donner un exemple à l’appui que l’on enferme chaque jour comme des boutons de culotte, dans les asiles d’aliénés, des hommes dont le seul crime est de donner à l’activité de rêve une valeur égale à celle dont on gratifie si généreusement l’activité de veille, et qui en conséquence exécutent les ordres du rêve dans la veille. C’est pour cette équitable conception de la vie double que Nerval lui-même fut maudit dans le siècle.

Mais sachez-le, faces pâles, outre le sommeil reviennent de droit à mes territoires fantômes tous les autres états humains qui sont des refus d’agir, des crampes de la volonté, des paralysies soudaines du devenir individuel, des arrêts du flux métaphorique de la conscience superficielle, des trouées vers les zones nocturnes, les climats interdits où règne celui qui dit « non » à la vie : « Soi » l’impassible.

Et maintenant notez cette définition d’universalité que je soumets aux zoologues : ce qui différencie le mieux l’homme de l’animal c’est la pipe.

Qu’on m’excuse, quant au dernier terme de cet aphorisme, de sacrifier au besoin d’imager, de « faire concret » selon le goût du jour, si j’ajoute cette explication simple et lucide : selon une image de rhétorique bien connue, donnant le contenant pour le contenu, par pipe j’entends tous les produits qui servent, plus ou moins, à provoquer artificiellement la rêverie. Voici encore une vérité banale et très claire à laquelle on ne pense jamais, c’est à savoir que tous les hommes de tous les temps historiques ou préhistoriques, quels que soient leur morale, leur religion ou leur degré de civilisation ont toujours usé de ces produits que la pharmacologie nomme toxiques : depuis les philtres des magiciens antiques et des médecine-men de toutes les tribus primitives, les herbes saintes des Incas, la coca et le peyotl du Mexique, le bétel à mâcher des Océaniens, l’opium chinois et hindou, le haschisch et toutes les variétés de chanvres asiatiques et africains jusqu’aux poisons modernes de l’Europe : éther, tabac, morphine, héroïne, cocaïne, et au plus universel : l’alcool sous toutes ses formes métropolitaines et coloniales.

Il est assez compréhensible et logique que toutes les drogues, destinées qu’elles sont à provoquer plus ou moins vite et plus ou moins longtemps cet accident de conscience que j’ai vaguement classé parmi les refus d’agir mais indubitablement rangé dans mon royaume la Mort-dans-la-vie, soient par contre-coup nuisibles aux instruments de l’action, c’est-à-dire aux organes du corps humain.

C’est en tablant sur cette constatation assez simplette que, de tous temps, un certain nombre d’hommes qui, d’une part, pour des raisons plus loin développées, ne ressentent guère le besoin d’user de ces produits toxiques et qui, d’autre part, munis légalement du pouvoir d’attenter à la liberté privée de leurs concitoyens, ont une fois pour toutes renoncé à appliquer le principe politique du Non-Agir préconisé par Lao-Tseu, un certain nombre d’hommes, dis-je, ont cru possible d’arrêter net la consommation des drogues en les prohibant.

De telles prohibitions ont toujours des buts apparents très convenables, par exemple le bien public, et des buts moins apparents un peu malpropres, par exemple la repopulation.

La prohibition de l’alcool aux États-Unis, celle de l’opium, de la cocaïne, etc., etc., dans presque tous les pays proviennent de cette manière de penser commune non seulement à tous les législateurs, mais encore à tous les hommes « bien-pensants », c’est-à-dire à la majorité de tous les pays dits civilisés.

Quant à ceux qui pensent autrement ils répondent aux prohibitions par la fraude ou par l’invention d’ersatz. Mais tous les hommes de tous les pays continuent à provoquer artificiellement en eux l’état de mort-dans-la-vie par le moyen de leur choix.

Il convient d’ailleurs de remarquer que grâce à la démagogie de nos foutues démocraties et au soin de leurs intérêts, les toxiques les plus employés ont été rarement prohibés. Le tabac ne le fut jamais nulle part, l’alcool presque jamais, enfin la consommation de l’opium est recommandée dans l’Inde et en Indo-Chine. La partialité de ces prohibitions n’a jamais été déterminée par le caractère plus ou moins nocif des drogues comme surtout les deux premiers exemples devraient le prouver si le jugement du lecteur n’était complètement faussé par les racontars de la presse à propos des stupéfiants défendus, boucs émissaires des hygiénistes et de leurs serviettes.

Aussi, moi, Morphée and Co qui détiens actuellement le trust des drogues prohibées de par le vaste monde, je tiens à répondre aux journalistes payés par mes concurrents pour dénigrer ma marchandise. Et je la défendrai impartialement.

Oui, Messieurs de la Continence, sur ce sujet, comme sur tous les autres d’ailleurs, s’épanouit le badigeon des plus funestes malentendus, depuis les plus grossiers, jusques aux plus subtils. À commencer par cette remarque que, la plupart de mes stupéfiants demeurant l’apanage d’une infime minorité, la grande majorité qui les ignore se fait de leurs ravages une idée tout à fait légendaire, d’ailleurs savamment entretenue par les reporters qui recherchent toujours l’horreur romantique à bon marché. C’est ainsi que dans vos régions où tout le monde consomme de l’alcool en quantité plus ou moins abondante, il n’est personne, sinon quelques vieilles demoiselles pleines de bonnes intentions, pour croire aux boniments de la Ligue antialcoolique. Chacun connaît dans son entourage des ivrognes invétérés et excessifs, fulgurants de santé et dix fois centenaires. De même on peut rire finement en comparant les grotesques placards où se trouve dépeint l’« Enfer des drogués » (sic et resic et resic) — et le public, faute de plus ample information, calque son opinion sur ces caricatures — à l’inoffensive réalité.

Combien de fois, visitant mes fidèles, j’ai mis mes pas claudicants dans ceux beaucoup plus larges et longs des plus célèbres reporters et je me suis aventuré dans des fumeries, capharnaüms mal éclairés et décorés d’un bric à brac en toc asiatique où de braves garçons réjouis racontaient en se tapant les cuisses des histoires égrillardes même pas sadiques. Quelles déceptions amères humecteraient vos esprits abrutis de prévisions sépulchrales quand vous découvririez d’authentiques intoxiqués de longue date, des avaleurs invétérés de stupéfiants formidables aussi (mais pas plus) imbéciles et rigolards que le commun de leurs contemporains, gras, dodus, roses, joufflus, amis de la bonne chère et du bon vin et, comble d’abomination, souvent pourvus de rejetons aussi imbéciles, rigolards, gras, dodus, roses, joufflus et prospères que l’auteur de leurs jours et de leurs nuits. Et si vous viviez quelque temps au contact de ces forçats du mal vous seriez rapidement amenés à vous apercevoir que leur vie est bien réglée, qu’ils vaquent à leurs petites affaires, qu’ils ont les mêmes préoccupations que les autres mortels, et que leur « vice » en somme ne joue pas dans leur existence un rôle plus étendu, ravageur, et néfaste que tel autre parmi les moins fantasmagoriques, la masturbation par exemple. Bien plus, pour rendre votre désillusion plus irrémédiable, vous seriez bientôt forcés d’admettre en les observant — pour aussi navrante que soit une telle constatation — que les effets des drogues réputées les plus virulentes sont incomparablement moins violents que ceux de l’alcool ; car non seulement il n’est jamais question sous leur crâne arrondi de délires hallucinatoires, mais encore ils poussent l’impudence jusqu’à n’être jamais vraiment ivres saouls. Tout pour eux se borne en général à l’expression d’une vague euphorie. À peine la terrifique poudre blanche est-elle quelque peu excitante.

Et je défie quiconque de me contredire sur ce que j’avance là. Que l’abus de mes produits ait amené parfois les deux redoutables fantoches, mes cousins la Folie et la Mort, cela est sans doute exact mais certes beaucoup moins fréquemment que l’abus de l’alcool n’a pu le faire. Car l’alcool est mon meilleur toxique et les drogués ne sont en général que des individus aux tempéraments trop délicats pour supporter plus longtemps l’ivresse alcoolique.

Si cette partie de mon empire manque un peu de lyrisme, si tous mes sujets ne sont pas très jolis, c’est votre stupide humanité qui en est cause.

— Mais si par hasard tout ce que vous déclarez là est vrai (soyez poli !), — m’objectera-t-on intelligemment, — les terribles prohibitions dont vous parliez tout à l’heure sont certes peut-être un peu ridicules (toc, un point de gagné) mais leur erreur n’est pas bien grave ; elle évite aux prédisposés de fâcheuses habitudes sinon très dangereuses, du moins idiotes !

— Holà, arrêtez, malheureux ! Quel est le misérable qui prononce ces paroles aphones ? Je le rudoierais férocement pour la témérité de son jugement si je ne m’apercevais que ce malheureux, par un artifice de rhétorique usé jusqu’à la corde, n’était encore moi-même. Arrêtez donc, malheureux, dis-je, car vous ne savez pas pourquoi les drogués se droguent.

Dans la nuit impure de boue et de sang où l’humanité traîne, comme un écorché sa peau, elle, sa vie misérable et pétrie de souffrance seconde par seconde, montagne faite d’élytres d’insectes agglomérés, dans la nuit impure de boue et de lave où personne ne se reconnaît soi-même, moi, Morphée le fantôme, moi, Morphée le vampire, je règne, tutélaire et plein de sarcasmes sur mes troupeaux maudits, à la façon du roi-condor pirouettant dans les nuages au-dessus d’une horde de lièvres chevauchés par la petite peur à travers une steppe, aride, immense et sans trous comme la représentation géographique de la rotondité du globe terrestre.

Et sinon Maldoror, phare du mal éveillé sur la nuit de la terre, tous les lièvres humains fascinés par les cercles concentriques que décrivent rapidement mes regards morphéens, tombent à la renverse, la figure décollée de celle de leur double dans les torrents souterrains du sommeil qui vont se jeter dans le lac de la mort. Mais pour quelques privilégiés seulement, disséminés à travers tout le temps et tout l’espace, je multiplie la petite mort et en parfais l’image jusqu’à la rendre asymptote du plus authentique trépas, en leur faisant don de la poudre stellaire qui couvre mes ailes, des parasites piqueurs qui les peuplent, des vapeurs qu’elles soulèvent et des tuyaux de leurs plumes devenues pipes[2].

Mais ces êtres élus par ma malédiction nocturne sont et demeureront relativement rares : mon empire est, hélas, soumis aux lois biologiques. Des statistiques démontreraient facilement que — à l’exception de quelques personnalités supérieures assez évoluées pour échapper à la plupart des contingences sociales (quantité sinon qualité négligeable) — mes sujets, les Morphéens deviennent majorité, légion, unanimité dans les races à leur déclin, dans les tribus vieillies qui meurent. Songez à l’alcoolisme des Indiens du Nord-Amérique. Au contraire, ils sont l’exception monstrueuse parmi les peuples qui vivent leur phase conquérante d’expansion. En tous cas, jamais de misérables lois de prohibition ne pourront empêcher ces gigantesques et fatales réactions ethniques.

Dans vos cités d’Europe moribondes, où s’usent à leurs derniers contacts toutes les races et toutes leurs phases, vous voyez côte à côte tous mes sujets, les victimes des phénomènes ethniques et celles de drames individuels, dont seule jusqu’ici a pu rendre compte la « psychologie des états » encore inconnue dans l’ensemble de sa théorie et que Gilbert-Lecomte opposera, quand les temps seront venus, à toutes les vieilles âneries, dérivées de la « psychologie des facultés » qui pourrissent dans les Sorbonnes délabrées.

Certes, échappent à mon emprise une majorité d’individus qui ont vis-à-vis des drogues une véritable et invincible répulsion que renforcent à peine les impératifs moraux. Ce sont des êtres dont la jeunesse organique qui n’a rien à voir avec l’âge mais qui passe comme lui fait l’emporter en eux l’instinct de conservation, source d’agir, sur l’« instinct d’auto-destruction  », dont on n’ose jamais parler et qui tient pourtant une place égale dans la plupart des consciences humaines.

Mais en face de ces hommes dits sains pour qui le repos de chaque nuit, même réduit à son strict minimum, est encore une charge trop lourde dont ils ne souhaiteraient rien plus que de se libérer enfin pour plus agir, il y a les autres, les amants des longs sommeils sans rêve, ceux qu’un mal inconnu harasse et pour qui le bonheur est « la Mort-dans-la-Vie ». Et surtout il y a, lourds et sans mercis, dans le champ clos du corps obscur, les combats entre les immortels ennemis, vouloir-vivre et non-agir, voluptés de puissances et celles plus perfides du vouloir qui se meurt en funèbres couchants, en déclins de vertige.

Parmi les hommes triplement marqués de mon signe, vous découvrirez les résultats de cette antinomie à tous les degrés de l’échelle des valeurs, depuis une majorité d’avachis héréditaire chez qui le goût des drogues n’est qu’une réaction animale contre le non-sens que constitue leur vie tarée, jusqu’à quelques grands forçats, maudits des tempêtes et des orages et qui sont toujours les terribles voix de l’esprit succombant au déshonneur d’être hommes.

Il y a, en effet, pour un certain nombre d’êtres à la sensibilité suraiguë, une conscience tour à tour intensément exaltante et douloureuse d’états opposés. Et les signes de ces crises s’exagèrent chez quelques prédestinés, monstrueux du seul fait qu’ils portent au fond d’eux-mêmes comme leur propre condamnation, un élément surhumain qui dépasse et contredit leur époque, fulgurations de l’esprit ou énergie physique gigantesque. De tels éléments suffisent à désaxer magnifiquement une vie humaine. D’abord par leur caractère anti-social : ils provoquent des actions irréductibles au jugement universel du commun des hommes qui se vengent en traçant autour du maudit le cercle magique qui l’esseule, l’incompréhension haineuse et les contraintes nivellatrices qui le forcent à l’amertume de la solitude que l’on appelle aussi folie. Ensuite et d’autre part par leur caractère anti-physiologique sur le plan individuel : la pure violence qui est leur nature a raison, en quelques années, des plus robustes machineries humaines.

Et maintenant admettez ce principe qui est la seule justification du goût des stupéfiants : ce que tous les drogués demandent consciemment ou inconsciemment aux drogues, ce ne sont jamais ces voluptés équivoques, ce foisonnement hallucinatoire d’images fantastique, cette hyperacuité sensuelle, cette excitation et autres balivernes dont rêvent tous ceux qui ignorent les « paradis artificiels ». C’est uniquement et tout simplement un changement d’état, un nouveau climat où leur conscience d’être soit moins douloureuse.

Ne pourront jamais comprendre : tous mes ennemis, les gens d’humeur égale et de sens rassis, les français-moyens, les ronds de cuir de l’intelligence, tous ceux dont l’esprit, instrument primitif et grossier mais incassable, est toujours prêt à s’appliquer à ses usages journaliers, sans jamais connaître ni la nuit solide de l’abrutissement pétrifié ni l’agilité miraculeuse de l’éclair à tuer Dieu. Ils ne se doutent pas que par opposition aux poissons à bouche ronde que l’on nomme cyclostomes, les psychiatres ont baptisé du vocable de « cyclothymiques  » un certain nombre de « malades » dont la vie s’écoule ainsi en alternances infernales et régulières d’états hypo et d’états hyper, d’enthousiasmes et de dépressions spirituels. Bien souvent ceux qui connaissent la lancinante douleur de ces dépressions lui préfèrent le suicide.

Plus incompréhensible encore leur sera l’état de l’homme qui souffre de la conscience effroyablement claire. Il s’agit de la douleur peu commune aux mortels de se trouver soudain trop « intelligent ». Il est bien vain de tenter de faire naître dans un esprit qui ne l’a pas expérimenté, l’approximation de cet état qui selon un déterminisme inconnu, en un instant soudain, plonge un être dans l’horreur froide et tenace du voile déchiré des antiques mystères. C’est devant la disponibilité la plus absolue de la conscience, le rappel brusque de l’inutilité de l’acte en cours, devenu symbole de tout Acte, devant le scandale d’être et d’être limité sans connaissance de soi-même. Essence de l’angoisse en soi qui fait les fous, qui fait les morts.

Et ce n’est pas l’obscurcissement retrouvé de l’état de conscience normal et intéressé de la vie quotidienne qui peut guérir un homme du souvenir de cette lumière absolue qui tuerait un aveugle vivant. Bien qu’elle ne fut jamais qu’entr’aperçue dans la brisure d’un éclair, elle laisse dans la tête humaine un chancre immortel. Car on ne peut opposer un état coutumier qui serait la norme, à d’autres états qu’on baptiserait pathologiques alors qu’ils sont immédiatement perçus comme inférieurs ou supérieurs à celui-ci. Il y a seulement des états plus ou moins douloureux et la démarche naturelle de l’homme est de chercher à provoquer en lui l’état de moindre souffrance. Ainsi le souvenir d’un état supérieur (en tant que plus lumineux) à l’état dit normal suffit à rendre celui-ci intolérable. Il ne saurait donc s’agir que de le changer le plus souvent et le plus longtemps possible. Malheureusement pour la clarté de cet exposé, ce n’est pas ici le lieu d’envisager les différents moyens capables de faire changer une conscience de plans allant en principe de l’inconscience absolue à la conscience totale et omnisciente : c’est là le principe de toute une éthique dynamique et immédiate. Mais pour le cas qui nous occupe il suffit de savoir que l’usage des stupéfiants, pris en quantité adéquate, est indéniablement, un de ces moyens. Car chaque drogue engendre un état spécifique : ivresse de l’alcool, kief de l’opium, plus généralement euphorie des alcaloïdes, etc. Et s’il est impossible pour le moment d’envisager la valeur morale de ces états, par contre il faut bien admettre qu’ils permettent, à qui se réfugie en eux, de fuir des états plus douloureux, sinon inférieurs ou supérieurs. C’est ainsi que les drogues ont certainement sauvé bien des vies.

Par ailleurs qu’il me suffise de dire que les stupéfiants sont considérés moralement par certains mystiques, aussi paradoxal que cela puisse paraître, comme des moyens d’ascétisme. Il ne saurait jamais s’agir, bien entendu, de les considérer comme géniteurs d’extases dont leurs états spécifiques sont aux antipodes ou même seulement comme favorables à la contemplation mais seulement en tant que contre-poison. En particulier dans votre civilisation moderne où le corps humain est dégradé par l’excès de nourriture, la fébrile suractivité et les déformations des habitudes techniques, l’absorption de certaines drogues peut lutter contre ces éléments de désordre et rendre à l’Esprit impersonnel un terrain propre à sa visite (le fanatisme religieux est d’ailleurs lui aussi souvent entretenu par les drogues : car l’encens liturgique en est indubitablement une).

Si l’on envisage d’autre part l’usage régulier et progressif des drogues, l’intoxication, du point de vue des états de conscience qu’elle provoque, substituant peu à peu chez un individu prédisposé des états de « mort dans la vie », c’est-à-dire éminemment de désintérêt devant l’acte, à ceux nécessaires à l’entretien de la vie, on arrive vite à la considérer non plus seulement du point de vue physiologique, mais encore du point de vue psychologique comme un moyen de suicide lent, c’est-à-dire du seul moralement licite des suicides. Car alors il ne s’agit plus de pari, de choix entre la vie et un état inconnu opposé à la vie et que l’on appelle mort, mais bien d’une lente évolution non réversible de tout l’être qui s’achemine, aussi bien par la ruine de son organisme que par l’oubli et le dégoût progressifs de tout ce qui caractérise une vie humaine, vers la cessation de cette vie défigurée, puis oubliée doucement au loin, au profit d’une authentique expérience anticipée de la mort par le truchement d’état de rêves profonds de plus en plus semblables à elle.

Puissent ces considérations rapides et incomplètes amener dans quelques esprits cette conclusion : Pour un certain nombre d’individus les drogues sont des nécessités inéluctables. Certains êtres ne peuvent survivre qu’en se détruisant eux-mêmes. Jamais les lois ne pourront rien là-contre. Enlevez-leur l’alcool, ils boiront du pétrole ; l’éther, ils s’asphyxieront de benzène ou de tétrachlorure tue-mouche ; leurs couteaux à mutiler, ils se feront de leurs regards des lames.

Muselés en vain par vos lois sociales, dorment parmi vous des énergies destructrices à faire sauter le monde. À leurs regards allumeurs d’incendies, je reconnais dans les chantiers déserts : Attila, Gengis-Khan, Tamerlan. L’ivresse de l’alcool est pour les ouvriers la plus noble protestation contre la vie sordide qui leur est faite. Dans l’attente de la mort, enfin, de la pensée d’Occident, dans l’attente du cataclysme futur, auréolé de révolutions, moi, Morphée, je taille les hordes à venir par ma rude hygiène. En attendant l’heure, c’est sur eux-mêmes que je les contrains d’exercer leur force de détruire. Et les mutilations volontaires, les empoisonnements terribles des alcools qui roulent l’être pantelant aux rivages de la mort, les coups de tête dans les murs, toutes les souffrances à soi-même infligées sont les seuls critériums qui m’assurent des hommes assez physiquement désespérés, assez morts à leur propre individu pour montrer sur leur visage le sarcasme impassible du désintérêt devant la vie, gage unique de tous les actes surhumains. »

Et tandis que, frénétique, Morphée-le-Vampire disparaissait en se dévorant lui-même, ses fidèles criaient :

« Fais-nous des durs et mords à mort ! »

© Roger Gilbert-Lecomte.
  1. Les récents et innombrables dithyrambes pondus lors des pitoyables mascarades que furent les funérailles nationales du Faréchal Moch sont là comme pièces à conviction.
  2. Ces obscures métaphores font respectivement allusion à la cocaïne, à la morphine, à l’éther et à l’opium.

Anselm Jappe – POLITIQUE SANS POLITIQUE (Sur le vote)

Une chose m’étonne prodigieusement – j’oserai dire qu’elle me stupéfie -c’est qu ’à l’heure scientifique où j’écris, après les innombrables expériences, après les scandales journaliers, il puisse exister encore dans notre chère France […] un électeur, un seul électeur, cet animal irrationnel, inorganique, hallucinant, qui consente à se déranger de ses affaires, de ses rêves ou de ses plaisirs, pour voter en faveur de quelqu ’un ou de quelque chose. Quand on réfléchit un seul instant, ce surprenant phénomène n’est-il pas fait pour dérouter les philosophies les plus subtiles et confondre la raison ? Où est-il le Balzac qui nous donnera la physiologie de l’électeur moderne? et le Charcot qui nous expliquera l’anatomie et les mentalités de cet incurable dément? […] Il a voté hier, il votera demain, il votera toujours. Les moutons vont à l’abattoir. Ils ne se disent rien, eux, et ils n’espèrent rien. Mais du moins ils ne votent pas pour le boucher qui les tuera, et pour le bourgeois qui les mangera. Plus bête que les bêtes, plus moutonnier que les moutons, l’électeur nomme son boucher et choisit son bourgeois. Il a fait des Révolutions pour conquérir ce droit. Donc, rentre chez toi, bonhomme, et fais la grève du suffrage universel. » (publié dans Le Figaro du 28 nov. 1888; repris dans O. Mirbeau, La Grève des électeurs, Montreuil-sous-Bois, L’Insomniaque, 2007) – Cent vingt ans après cet appel à la « grève des électeurs », il est encore possible, et nécessaire, de répéter les mêmes arguments. Sauf pour quelques noms, on pourrait imprimer le texte dont ces lignes sont extraites et le distribuer comme tract : personne ne s’apercevrait qu’il n’a pas été écrit aujourd’hui, mais aux débuts de la « III’ République «.Visiblement, au cours de plus d’un siècle, les électeurs n’ont rien appris. Ce fait n’est pas, il est vrai, très encourageant.

« Le criminel, c’est l’électeur […] Tu es l’électeur, le votard, celui qui accepte ce qui est; celui qui, par le bulletin de vote, sanctionne toutes ses misères; celui qui, en votant, consacre toutes ses servitudes […] Tu es un danger pour nous, hommes libres, pour nous, anarchistes. Tu es un danger à l’égal des tyrans, des maîtres que tu te donnes, que tu nommes, que tu soutiens, que tu nourris, que tu protèges de tes baïonnettes, que tu défends de ta force de brute, que tu exaltes de ton ignorance, que tu légalises par tes bulletins de vote, – et que tu nous imposes par ton imbécillité. […] Si des candidats affamés de commandements et bourrés de platitudes, brossent l’échine et la croupe de ton autocratie de papier; si tu te grises de l’encens et des promesses que te déversent ceux qui t’ont toujours trahi, te trompent et te vendront demain: c’est que toi-même tu leur ressembles. […] Allons, vote bien ! Aies confiance en tes mandataires, crois en tes élus. Mais cesse de te plaindre. Les jougs que tu subis, c’est toi-même qui te les imposes. Les crimes dont tu souffres, c’est toi qui les commets. C’est toi le maître, c’est toi le criminel, et, ironie, c’est toi l’esclave, c’est toi la victime. » – Voir A. Libertad, Le Culte de la charogne. Anarchisme, un état de révolution permanente (1897-1908), Marseille, Agone, 2006.

Ferré le fat contre Breton le pape

Suite à un échange téléphonique revigorant où j’ai accusé la « possession » de cet article dans mes archives,  j’adresse mon amitié pile et face à Alain B. dont l’anonymat nous paraitra partagé…

 

Lettre à l’ami d’occasion

Cher ami,

Vous êtes arrivé un jour chez moi par un coup de téléphone, cette mécanique pour laquelle Napoléon eût donné Austerlitz. Je n’aime pas cette mécanique dont nous sommes tous plus ou moins tributaires parce qu’elle est un instrument de la dépersonnalisation et un miroir redoutable qui vous renvoie des images fausses et à la mesure même de la fausseté qu’on leur prête complaisamment. Et ce jour là, pourquoi le taire, j’étais prêt à toutes les compromissions : Vous étiez un personnage célèbre, une sorte d’aigle hautain de la littérature « contemporaine », un talent consacré sinon agressif. J’étais flatté mille fois que vous condescendiez à faire mon chiffre sur votre cadran à grimaces, pour solliciter une rencontre dont je ne songeais nullement à régler les détails… Trop ému, vous voyez je n’étais déjà plus flatté, j’aurais dû m’enquérir aussitôt – avant de faire les commandes d’épiceries – de votre personne, de vos problèmes, par exemple en mettant le nez dans vos livres. Je ne vous avais jamais lu, parole d’honnête homme, je ne l’ai guère fait depuis à quelques pages près. Les compliments qu’il m’a été donné de vous faire à propos de ces quelques pages étaient sincères, je le souligne. Votre style est parfait, un peu précieux certes, mais de cette préciosité anachronique qui appelle chat un chat et qui tient en émoi la langue française depuis qu’elle est adulte, guerres comprises. Bref j’ai lavé les chiens, acheté le whisky et mis mon cœur sur la table. Vous êtes entré.

Votre voix me frappa au visage comme une très ancienne chanson, une voix d’outre-terre dont je n’ai pas fini de dénombrer les sourdes résonances, un peu comme votre écriture lente, superbe, glacée. Avant de vous entendre on vous écoute, avant de vous comprendre on vous lit. Vous avez la science des signes, du clin d’œil, de la pause. Vous parti, il ne reste qu’une inflexion, qu’un froissement d’idée, qu’une sorte de vague tristesse enfin qui s’éteint avec les derniers frottis de vaisselle. Et l’on en redemande ! C’est assez dire le charme que vous distillez, un peu comme les jetons de casino, cette fausse monnaie, qui détruisent la vraie valeur pour ne laisser qu’une pauvre hâte à recommencer toujours et à perdre sans cesse. À vrai dire vous êtes un Phénix de café concert, une volupté d’après boire, un rogaton de poésie. Vous êtes un poète à la mode auvergnate : vous prenez tout et ne donnez rien, à part cet hermétisme puritain qui fait votre situation et votre dépit.

Vous avez amené chez moi toute une clique d’encensoirs qui en connaissaient long sur le pelotage. Ce n’étaient plus de l’encens, mais un précis frotti-frotta comme au bal, dans les tangos particulièrement, quand ça sent bougrement l’hommasse et qu’il y passerait plus qu’une paille. Vos amis sont nauséabonds, cher ami, et je me demande si votre lucidité l’emporte sur les lumières tamisées ou les revues à tirage limité. Tous ces minables qui vous récitent avec la glotte extasiée, ne comprenez-vous pas peut-être leurs problèmes et leurs désirs : ils vous exploitent et c’est vous en définitive qui passez à la caisse car l’ombre que vous portez sur leurs cahiers d’écoliers c’est tout de même la vôtre. Ils ont Votre style, Vos manières, Vos tics, Votre talent peut-être, qui sait ? Je suis venu quelquefois vous chercher à votre café « littéraire » et ne puis vous exprimer ici la honte que j’en ressentais pour vous. On eût dit d’un grand oiseau boiteux égaré parmi les loufiats, chacun payant son bock, et attendant la fin du monde. Quelle blague, cher ami, Vous qui m’aviez émerveillé, je ne sais comment, et qui vous malaxez chaque éphéméride à cette sueur du five o’clock.

Je ferai n’importe quoi pour un ami, vous m’entendez cher ami, n’importe quoi ! Je le défendrai contre vents et marées – pardonnez ce cliché, je n’ai pas votre phrase acérée et circonspecte – je le cacherai, à tort ou à raison, je descendrai dans la rue, j’irai vaillamment jusqu’au faux témoignage, avec la gueule superbe et le cœur battant. Vous, vous demandez à voir, à juger. Si l’on m’attaque dans un journal pour un fait qui m’est personnel, vous ne levez pas le petit doigt sur votre plume même si c’est ma femme qui vous le demande, sans vous le demander tout en vous le demandant. Vous êtes un peu dur d’oreilles et les figures de littérature dans une lettre d’alarme ça ne vous plait guère. Quant à enfoncer les portes que vous avez cru ouvrir il y a quelques décades, vous êtes toujours là : la plume aux aguets et le « café » aux écoutes…

Il y a ceux qui font de la littérature et ceux qui en parlent. Vous, de la littérature, vous en parlez plus que vous n’en faîtes. Vous avez réglé son compte à Baudelaire, à Rimbaud, pour ne parler que de ceux à qui vous accordez quelque crédit quand même. À longueur d’essais, de manifestes, d’articles, vous avez vomi votre hargne, expliqué en long et en large vos théories inconsolées, étalé vos diktats. Vous avez signifié à la gent littéraire de votre époque que vous étiez là et bien là, même à coups de poings, ce qui n’est pas pour me déplaire car vous êtes courageux, tout au moins quand vous avez décidé de l’être. Votre philosophie de l’Action ne va jamais sans un petit tract, sans un petit article ; vous avez la plume batailleuse, comme Victor Hugo et quand il part à Guernesey vous poussez une pointe aux Amériques, ce qui n’est pas non plus pour me déplaire, anarchisme aidant, l’Unique c’est Ma Propriété. L’histoire de la Hongrie s’est réglée pour vous, pour moi, pour d’autres, par un tract – encore – des signatures, une nausée générale et bien européenne et les larmes secrètes de Monsieur Aragon qui n’a pas osé se moucher. Alors, mon cher ami, permettez que je rigole de nos vindictes qui avortent en deuxième page de Combat, et allons à la campagne.

« Vous n’étiez que ça en définitive : un poète raté qui s’en remet aux forces complaisantes de l’inconscient. »

Nous, les poètes, nous devrions organiser de grandes farandoles, pitancher comme il se doit et dormir avec les demoiselles. Non, nous pensons, et jamais comme les autres. Quand il nous arrive de diverger dans nos élucubrations, on se tape dessus, à coup de plume, toujours. J’ai eu l’outrecuidance d’écrire en prose une préface, une introduction, une « note » si vous préférez – et cela pour vous laisser la concession du manifeste, concession que vous tenez d’une bande de malabars milneufcentvingtiesques qui avaient moins de panache que vous – je me suis donc « introduit » tout seul un petit livre de poésie où je pourfends le vers libre et l’écriture automatique sans penser que vous vous preniez pour le vers libre et pour l’écriture automatique et je ne savais pas que vous n’étiez que ça en définitive : un poète raté qui s’en remet aux forces complaisantes de l’inconscient. Vous avez rompu comme un palefrenier, en faisant fi de mon pinard, des ragoûts de Madeleine, et de ce petit quelque chose en plus de la pitance commune qui s’appelle l’Amour. Vous m’avez fait écrire une lettre indigente par un de vos « aides » dans ce style boursouflé dont vous êtes le tenancier et qui dans d’autres mains que les vôtres devient un pénible caca saupoudré de subjonctifs. Tel autre de vos « amis » et que par faiblesse et persuasion j’avais pris en affection jusqu’à le lire – car il signe aussi des vers libres – m’envoya dinguer toujours dans ce style qui se regarde vagir. Je passe l’intermède de votre revue « glacée » où en deux numéros j’allais du grand mec à la pâle petite chose. Un de vos vieux amis enfin m’a « introduit » dans une anthologie, moi le maigre chansonnier et chose curieuse nous sommes vous et moi et côte à côte les deux seuls vivants à essayer de bien nous tenir parmi et au bout de tant d’illustres cadavres. Vous ne trouvez pas qu’il y fait un peu froid ?

Je vous dois cependant certains souvenirs lyriques autant que commodes à inventorier : nos conversations à brûle-pourpoint, votre admirable voix lisant de la prose et je vous dois aussi de m’avoir sorti dans le moyen-âge dont vous savez tous les recoins et même les issues secrètes, à croire que vous en êtes encore.

Si j’en crois l’un de vos amis de la première heure et qui brinqueballe encore les insultes dont vous l’avez gratifié et ce « quand-même-on-ne-peut-pas-le-laisser-tomber » m’a affirmé que vous reviendriez à moi, les bras ouverts et la mine prodigue, car dit-il, un masochisme incurable vous pousse depuis des années à faire, défaire et refaire vos amitiés. Je n’en crois rien et vous laisse bien volontiers à vos vers libres.

Croyez que je regrette bien sincèrement de vous avoir eu à ma table.

Léo FERRE