Lettre au dernier bouquiniste de Nantes

Laurent,

Je voulais te dire merci pour ton fourbis, ton bordel, tes ombres généreuses, ton antre, ton empire Nantes building, ton Brooklyn réinventé, ton refuge, ton scénario, ta palissade, ton cumulus, ton regard attentif, ta main posée sur le piano, ton ré mineur comme la tendresse, ta réserve d’espoir, ton antagonisme avec le pire, ta silhouette bienveillante, ta forme si lente et juste d’aborder l’essentiel, d’aimer l’être et le paraître, d’être un rivage, un maquisard, un oasis, un Tchao Pantin, une fiole de laudanum ponctuée de mystères, de formes de vies sans bruits mais nimbées de musique…
Merci de ne pas donner dans la figuration ni la mise en scène, toi et ton échoppe devrait être le nouveau cœur des fédérés de la Commune, barbares et généreux avec le mot « Ouvert si vous le souhaitez, ouvert si vous aimez !  »

©Guillaume HOOGVELD, photo est texte
©Poètes Anonymes Associés
www.guillaumehoogveld.net

Cliché analogique de Ionesco, vu par l’œil de Julien Mérieau

Ne pas penser comme les autres vous met dans une situation bien désagréable. Ne pas penser comme les autres, cela veut dire simplement que l’on pense. Les autres, qui croient penser, adoptent, en fait, sans réfléchir, les slogans qui circulent, ou bien, ils sont la proie de passions dévorantes qu’ils se refusent d’analyser. Pourquoi refusent-ils, ces autres, de démonter les systèmes de clichés, les cristallisations de clichés qui constituent leur philosophie toute faite, comme des vêtements de confection ?

En premier lieu, évidemment, parce que les idées reçues servent leurs intérêts ou leurs impulsions, parce que cela donne bonne conscience et justifie leurs agissements. Nous savons tous que l’on peut commettre les crimes les plus abominables au nom d’une cause «noble et généreuse ».

Il y a aussi les cas de ceux, nombreux, qui n’ont pas le courage de ne pas avoir « des idées comme tout le monde, ou des réactions communes ». Cela est d’autant plus ennuyeux que c’est, presque toujours, le solitaire qui a raison. C’est une poignée de quelques hommes, méconnus, isolés au départ, qui change la face du monde. La minorité devient la majorité. Lorsque les « quelques-uns » sont devenus les plus nombreux et les plus écoutés, c’est à ce moment là que la vérité est faussée.

Depuis toujours, j’ai l’habitude de penser contre les autres. Lycéen, puis étudiant, je polémiquais avec mes professeurs et mes camarades. J’essayais de critiquer, je refusais « les grandes pensées » que l’on voulait me fourrer dans la tête ou l’estomac, il y a à cela, sans doute, des raisons psychologiques dont je suis conscient. De toute manière, je suis heureux d’être comme je suis. Ainsi donc, je suis vraiment un solitaire parce que je n’accepte pas d’avoir les idées des autres.

Mais qui sont « les autres » ? Suis-je seul ? Est-ce qu’il y a des solitaires ?

En fait, les autres ce sont les gens de votre milieu. Ce milieu peut même constituer une minorité qui est, pour vous, tout le monde. Si vous vivez dans cette « minorité, cette « minorité » exerce, sur celui qui ne pense pas comme elle, un dramatique terrorisme intellectuel et sentimental, une oppression à peu près insoutenable. Il m’est arrivé, quelque fois, par fatigue, par angoisse, de désirer et d’essayer de « penser » comme les autres.

Finalement, mon tempérament m’a empêché de céder à ce genre de tentation. J’aurais été brisé, finalement, si je ne m’étais pas aperçu que, en réalité, je n’étais pas seul. Il me suffisait de changer de milieu, voire de pays, pour y trouver des frères, des solitaires qui sentaient et réagissaient comme moi. Souvent, rompant avec le « tout le monde » de mon milieu restreint, j’ai rencontré de très nombreux « solitaires » appartenant à ce qu’on appelle à juste raison, la majorité silencieuse.

Il est très difficile de savoir où se trouve la minorité, où se trouve la majorité, difficile également de savoir si on est en avant ou en arrière. Combien de personnes, de classes sociales les plus différentes, ne se sont-elles reconnues en moi ?

Nous ne sommes donc pas seuls. Je dis cela pour encourager les solitaires, c’est-à-dire ceux qui se sentent égarés dans leur milieu. Mais alors, si les solitaires sont nombreux, s’il y a peut-être même une majorité de solitaires, cette majorité a-t-elle toujours raison ? Cette pensée me donne le vertige. Je reste tout de même convaincu que l’on a raison de s’opposer à son milieu.

 

©Ionesco@1977@texte glané par G.F aka Lovebot

©2019 Diapositive scannée de Julien MÉRIEAU

Julien Mérieau / Extrait Journal Mulot (2003/2019)

Entre ouvrir la fenêtre, humer le pur dehors, ce parfum n’est pas fabriqué. Convoquant toute mémoire cette odeur frappe l’esprit, source du sentiment, en amont de toute orfèvrerie future. Ce frais soudain, c’est l’odeur de la vie, des arbres, des fleuves, de la pluie, au fond c’est l’odeur de l’air, des immensités et son message déborde, ouvre l’âme tel un écarteur d’âme, une cloison abattue. Car le message est indéchiffrable, cependant innombrable, au plus près d’un sens qui submerge, d’une aimantation psychique où la mémoire explose. Le frais museau de l’aimée, pris dans les cendres de feu. Des pans entiers de la vie, détachés de leur socle, tournoyant et éclatant dans l’abîme. Les traces mortes sont-elles les seules tangibles ou bien est-ce le demain, soufflant, éblouissant ces flaques de verre ?

Qu’y a-t-il dans l’air ? Autant se demander de quoi le vent est fait, de quelle essence, pour quelle humanité ? Peu importe si c’est plutôt la ville ou plutôt les nuages, les boulangeries qui ouvrent, les usines fumantes et grises, c’est en tous cas le contrepoint à toute vie intérieure, qu’elle soit mentale ou celle qui délimite la chambre : au souffle du dehors, où les images miroitent en se complétant à l’infini, on s’y éveille comme si l’on avait rêvé.

Parmi les millions d’atomes qui s’élèvent des chantiers, des vieux bâtiments, des bouches d’aération se mêlent ceux de l’humus et des forêts lointaines. Le domicile protège mais il reste une impasse, face aux cimes des montagnes, au tumulte des autres vies. Tout comme le travail, dont on ne sait jamais s’il libère ou s’il enferme, tout comme les décisions et les choix, dont ne sait s’ils ouvrent, tels des pivots, ou sont la négation de tous les autres choix

Le début de la journée ce n’est pas le quotidien mais le commencement de la vie. Se hisser sur les toits montre les possibles : que fera-t-on jusqu’au soir, que peut-on faire de grand sinon vaincre sa peine, travailler à soi comme le menuisier creuse le bois ? Forcer le monde à son image, ignorer ses sollicitations, le plonger dans l’ivresse en l’actionnant tel une toupie.

Alors, pour casser les unités de temps et de lieu qui enserrent corps et âme, formes sourdes, poings fermés, les ondes et leur message codé sont une étrange solution car elles fouettent l’air fameux, le poumon sans paroi où chacun sans exception vit et se trouble.

Si elles n’agissent en rien sur le rideau fantastique de l’espace – nul besoin du reste – par ces turbulences non sollicitées, ces dessins invisibles dans l’air on vient ensemencer, fleurir, fertiliser l’indolent passage des heures, en faisant éclater l’unité du domicile. Tantôt mondes parasites, tantôt mondes emboités, ces contenus font gonfler la voile, aux claquements secs dans les zones humides. Aux aspirations évidées, augmentées par la vibrante absence, opposons les sortilèges de l’art, feu nourri de part et d’autre, jusqu’à la collision, la chute libre dans l’indéfini sentiment.

Ainsi, jamais il ne fut besoin d’exprimer quoi que ce soit de défini, par une radiophonie irrévérencieuse et fabriquée dans la poche, mais trouver une solution existentielle à un problème existentiel qui est forcément un état de crise, fût-elle proche des états de grâce : une solution, mais encore : mouvement de révolte autant qu’apaisement mystique, l’effet recherché étant précisément dans l’anarchie d’un sentiment atmosphérique, foncièrement indéfinissable, d’où cette expérience simple en apparence, où le pivot de la fenêtre bascule sur le dehors, convoquant une sorte de mémoire totale qui nous terrasse en nous ramenant à l’essentiel, profondément mystérieux : je vis , j’ai vécu, je vivrai encore un peu.

Un autre jour, par la lucarne entretaillée ce pourrait être le cri de la hulotte, qui par le rêve fait remonter les mousses de très hauts arbres, que jalousent les maisons de maitre, dentelles dont on ne voit jamais que les cimes. Nul doute que cet oiseau ne chante en dormant et son chant est un cri, chat ailé, qui convoque aussitôt une mémoire ancestrale. A quelques minutes près, avant l’heure du café, le bétonnage politique se prépare à démanteler les murs, ouvriers soldats prêts à ensevelir le quartier historique, comme la roseraie dont il ne reste plus qu’un chaos de terre ocre, impudique et sans forme.

©Julien Mérieau

©Radio Mulot aka France Museau / Stream URL :
http://fieldmice.free.fr/mulot2.htm
Souscription : https://radiomulot.bandcamp.com/fan-club

Photographie de ©Cyneye ©2019

Coordonnées confidentielles pour Happy few

Qu’on arrête avec les contingences et les spéculations, il nous faut en temps réel des nécessités pour liquider les doutes qui font le spectacle défait par son propre blason par son propre rideau.

Il n’y a pas un seul mot d’ordre a exiger, les mots sont en congés, les pixels sont d’impérieuses forces de séduction l’image est toute puissante et plus réelle que la vérité des masques qui veillait il y a peu encore sur les termes de la représentation.

La Play station et le gamin(g) sont l’exécution consentie de l’imaginaire au profit du virtuel, une partie de la vie qui se laisse avaler par des homo vacuums sans même un calcul de probabilités qui les électriseraient.

On donne des électrochocs pour moins que ce type de pratiques inavouables.

C’est l’ennemi du sensible et du délicat. C’est le résultat d’un calcul et d’un mauvais raisonnement gastrique et ballonné dans les voies basses.

Seuls les mots qui rendent fous doivent intégrer l’Agora.

Seuls les mots qui rendent le temps perdu doivent pouvoir être exposés et non imposés.

Aucune imagerie séminale ne nous rendra notre fertilité chahutée par les protocoles.

Vous vouliez du souffre réinventez déjà le sel de la vie qui se précipite sur nous insipide dénaturé par les injonctions qui font le temps partir.

Donner raison aux contrefaçons c’est une autre manière de peindre le vrai comme il est possible de diffuser l’ambiguïté autour de nous.

Je vous souhaite bonne chance dans votre ersatz d’aventure sans dangers sans périls sans anicroches sans accrocs dans une cassation sans horizons peuplées de victoires sans opacité en compagnie de votre canapé chinois en troll impeccables et parfaits

Votre écran mord la main de son maître. Cela devait arriver. C’était déjà écrit par les Anciens.

Ce n’est pas Waterloo qu’on retient dans les libres d’histoire c’est Austerlitz.

C’est pourtant le nom d’une gare et la possibilité de départs bien sympathiques.

 

©Guillaume HOOGVELD #2019 pour le texte
©Léo CHARTREAU #2018 pour l’illustration originale ; qu’il en soit remercié.

Pandémie poétique rive gauche, texte dédié à Alain Breton

Ce texte est dédié à mon ami généreux et infatigable manufacturier de Poésie de langue française dans son antre du 23 rue Racine à Odéon, Paris, rive gauche, Alain BRETON.

Vous n’avez aucune idée de ceux qui rôdent la nuit en croyant que c’est le jour vous n’avez pas l’idée fixe qui vous stopperait net désolés lamentables face aux murs des fusillés fédérés. Non, la Commune de Paris n’est pas encore achevée.
Vous n’avez pas idée du curriculum vitae que porte en lui chaque poète
Vous ne savez même pas que partout dans les mansardes exiguës isolées d’amiante vous êtes encerclés de débiteurs convaincus de formules incantatoires aux idées formelles et inséparables de la cruauté sans morale ni moralité*.

Vous êtes désormais juges et prévenus a la fois dans une pandémie d’imagination autour de vos préjugés qui n’a de cesse de s’élever contre le temps et d’affirmer l’expansion de la durée avec ou sans la norme ISO LSD 25.

Le temps pour vous c’est l’argent votre magot bien à l’aise dans vos coffres paresseux mais devenus inconfortables
Pour le poète c’est une émotion qui ne se confesse pas les poètes sont autant de pas perdus dans leurs seuls labyrinthes noyés par leurs sphinges immobiles découverts en Orient.

Il reste encore du temps a consumer inouïe scélérate procession des horloges je me demande s’il est encore une forme délicate d’expression dans la vie la plus quotidienne de l’aube à l’aube de l’aurore a la trotteuse de ma montre abolie soudainement effacée par le poids de sa propre satyre.

Toute forme de consommation est une perte de soi comme toute forme d’égoïsme.

Voilà venu le temps où les victimes des cadrans solaires de jour comme de nuit doivent allonger le bras pour distinguer leurs bourreaux et les faire châtier par le brasier et les bûchers empruntés sans usure aux cris de toutes les hérésies modernes.

*Ce texte étant une œuvre de fiction, il va sans dire que toute expression pouvant relever d’une atteinte contre l’intérêt public et la morale ne sont qu’un jeu de plaisantins fantômes. Ainsi ils n’ont de cours que dans l’imaginaire et sans conséquences sur les spéculations de l’économie et du bon fonctionnement de la société.

©Guillaume HOOGVELD #2019 pour le texte
©Didier GOESSENS #2019 pour la peinture