Xavier VILLAURRUTIA / Un spectre majeur de la création assigné à l’ombre dont il est le moment d’aveugler de lumière.

NOCTURNE PEUR

Le silence le bruit et le temps et le lieu :
tout au cœur de la nuit vit un doute secret.
Immobiles dormeurs ou veilleurs somnambules
nous ne pouvons rien faire à l’angoisse cachée.

Et fermer les yeux dans l’ombre ne suffit pas
ni les plonger dans le sommeil pour ne plus regarder,
car dans l’ombre dure, la grotte du sommeil,
le même éclat de nuit revient nous réveiller.

Alors, avec le pas d’un dormeur insomnieux
sans but et sans objet commençons à marcher.barthes
La nuit vient répandre son mystère sur nous,
quelque chose nous dit : mourir c’est s’éveiller.

Sur le mur, livide miroir de solitude,
qui, parmi les ombres d’une rue désertée,
ne s’est vu qui passait, marchait à sa rencontre,
n’a connu peur, angoisse, mortelle anxiété ?

La peur de n’être que le seul vide d’un corps
que quelqu’un, moi ou un autre, peut habiter,
l’angoisse de se voir, vivant, hors de soi-même,
le doute d’être ou n’être pas réalité.

 

 

 

NOCTURNE CRI

J’ai peur du bruit que fait ma voix ;
mon ombre en vain je l’ai cherchée.

Serait-elle mienne cette ombre
sans corps et que je vois passer ?
Et mienne cette voix perdue
qui sème la rue de brasiers ?

Quelle voix, quelle ombre, quel rêve
éveillé mais jamais rêvé
seront la voix et seront l’ombre,
le rêve que l’on m’a volé ?

Pour écouter jaillir le sang
de mon cœur demeuré fermé,
mettrai-je oreille à ma poitrine
comme à mon pouls ma main posée ?

Le vide emplira ma poitrine,
et le cœur m’aura déserté ;
mes mains ne seront plus que dures
pulsations de marbre glacé.

 

NOCTURNE A LA STATUE
pleureuse-PereLachaise

A Augustin Lazo

Rêver, rêver la nuit, la rue et 1 escalier,
le cri de la statue au retour de la rue.

Courir vers la statue, ne trouver que le cri,
vouloir toucher le cri, ne trouver que l’écho,
vouloir saisir l’écho et rencontrer le mur
et courir vers le mur et toucher un miroir.
Trouver dans le miroir la statue égorgée,
la sortir du sang de son ombre,
l’habiller en un clin d’œil,
la caresser comme une sœur inattendue,
jouer avec les jetons de ses doigts,
compter à son oreille cent fois cent cent fois
et l’entendre qui dit : « Je me meurs de sommeil. »

 

 

NOCTURNE OU L’ON ENTEND RIEN

Au milieu d’un silence désert comme la rue avant le crime
sans même respirer pour que rien ne trouble ma mort
dans cette solitude sans murs
en même temps qu’ont fuit les angles
dans la tombe du lit je laisse ma statue exsangue
pour sortir dans un moment si lent
dans une interminable descente
sans bras pour les tendre
sans doigts pour saisir l’échelle qui tombe d’un piano invisible
sans rien d’autre qu’un regard et une voix
qui n’ont pas souvenir d’être sortis de lèvres et d’yeux
Que sont des lèvres ? Et des regards qui sont lèvres ?
et ma voix n’est plus mienne
dans l’eau qui ne me mouille pas
dans l’air de verre
dans le feu livide qui coupe comme le cri
Et dans le Jeu d’angoisse d’un miroir face à l’autre
tombe ma voixDSC00853 copie

Et ma voix qui s’enflamme

comme le gel de verre
comme le cri du gel

Celui même ici bas
qui ne vous a même  pas touché
A peine un frôlement pour singer une invitation a danser le Charleston dans tous les hôtels brillants de toutes les effervescences
une pulsation d’une mer où le sang aura perdu mon dénivelé
sidéré ayant perdu ses signes distinctifs
car j’ai laissé pieds et bras sur la rive
en sentant tomber de moi le filet de mes nerfs
pour une panique sous-marine
il pleut des écailles de nos beaux endormis rayons en déplacement  aux calendes grecques
alors que les bancs de poissons se dévisagent à toute heure
et comptent jusqu’à cent dans le dans le pouls de mes tempes
télégraphie muette mise au pas à laquelle nul ne répond
car le constat se révèle amer comme le sel de la mer demeurée morte
et le rêve et la mort n’ont plus rien à se dire.

 

©Librairie José Corti, 1991, pour la traduction française

Titre original : Nostalgia de la muerte

©Guillaume HOOGVELD @2016 pour les photographies

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

J’ai en moi

VENISE-24--28-01-16 467

 

J’ai été moi
J’ai été moi sous tous les souffles
La main coupée                    mes idiomes alertes

J’ai en moi tous les crépuscules qui s’affaissent dès que les yeux des amants ne savent plus se parler

J’ai en moi toutes les localités
Mille lieux de béton sous la mer
mille manières de battre le fer
Entre deux gazoducs je pèse la couleur de l’été

on m’avait promis sa venue
Promis qu’il serait durée et volupté

J’ai en moi toute une volonté en peau de chagrin
J’ai en moi une péninsule qui ne parle plus le même langage que l’exil 
un baiser hors du temps
qui n’a pas existé faute d’avoir été incrédule ce baiser qui a pas existé
Mais qui pourtant un jour n’existe plus

J’ai en moi toute la vanité des maladies vénéneuses
J’ai sur moi la loi du silence
un contrat sur une silhouette 
J’ai sur moi une seconde d’agitation
J’ai sur moi la réponse à vos questions

J’ai en moi la fin du monde
La fin des cadrans solaires
La fin des carnages d’hiver
J’ai en moi la honte du monde
Tout cela à porter sur mes épaules
Tout ça pour donner du sens à la vitesse
Le vent dans le dos les pâles figures se dressent
puis se délient à l’emporte pièce

Comptez
Dressez
Domptez en vous la pulsion qui vous pousse à tout décomposer
Après tant de démesure plaquée sur les murs
Et de la pensée au geste habitez un train ce soir
Un train une vielle micheline de nuit vers Lisbonne
Où là bas vous attend un feu frère
Qui loge rue Douradores
Que dis – je un feu de fiction alimenté par l’extrême pluralité de ses noms
Ô Fernando où glisses-tu ?

J’ai promis à mes amis
D’avoir assez d’yeux et de nerfs
Pour ramener à même leurs blocs de béton
Mille saudade exfiltrées
D’une lagune d’un bleu hérissé par le vert

J’ai en moi toute la finitude de nos vies,  l’impact et la folie.

J’ai en moi ma propre absence.

 

©Guillaume HOOGVELD @2016 pour le texte et l’image