Sur les nuages obscurs de l’Amour

 

Ce texte est dédié à la présence subliminale d’Alexia Desfourneaux.

 

L’ Amour n’est pas soumis aux rayons feu-follet ni aux flammes violettes qui détachent le bien d’un mystérieux trésor. Je n’ai rien à ajouter. Toi oui.

Fin du fond les choses qui ne sont pas faciles à dire. Le reste c’est pour le détecteur de mensonge.

L’ Amour est un climax étendu sur le reflet d’un couteau halluciné par un étranger qui va tirer quatre fois sur un gisant à terre qui aura perdu de sa superbe au gré des douilles.

L’ Amour est une réunion de droites sécantes et indécentes qui n’auraient jamais du se rencontrer
Dans un espace-vide qui ne s’attend pas à ça
Pourtant profilé pour ça

Trop androgyne pour être vrai
Avec ce sourire habité par la chaîne que des pieds au cortex nous nous escrimons à faire mouvoir

Un corbillard et 4 clous de nombreuses béatitudes même s’il n’y aura plus de sermons sur nos montagnes

Les béatitudes resteront traduites dans toutes les langues au même titre que l’injustice

L’ Amour est celui qui donne de l’eau oxygénée quand on faim
Et une éponge humectée de vinaigre quand on a soif

Un geste familier
Ta main sur ma joue ma blessure incomprise comptine lentement qui se formule et se dessine

Apprenez-moi comment réunir l’affection et tous les quadrilatères de la raison de toutes les latitudes.

Il n’y aura jamais eu qu’une seule option pour changer la vie

À tout le moins pour éviter la multiplication du rien.

 

©Guillaume HOOGVELD #2020 pour le texte
©Henri MICHAUX pour la peinture. Droits réservés.

 

Albert Camus Discours de réception du prix Nobel, 1957

En recevant la distinction dont votre libre Académie a bien voulu m’ honorer, ma gratitude était d’autant plus profonde que je mesurais à quel point cette récompense dépassait mes mérites personnels. Tout homme et, à plus forte raison, tout artiste, désire être reconnu. Je le désire aussi. Mais il ne m’a pas été possible d’apprendre votre décision sans comparer son retentissement à ce que je suis réellement. Comment un homme presque jeune, riche de ses seuls doutes et d’une œuvre encore en chantier, habitué à vivre dans la solitude du travail ou dans les retraites de l’amitié, n’aurait-il pas appris avec une sorte de panique un arrêt qui le portait d’un coup, seul et réduit à lui-même, au centre d’une lumière crue? De quel cœur aussi pouvait-il recevoir cet honneur à l’heure où, en Europe, d’autres écrivains, parmi les plus grands, sont réduits au silence, et dans le temps même où sa terre natale connaît un malheur incessant ? J’ai connu ce désarroi et ce trouble intérieur. Pour retrouver la paix, il m’a fallu, en somme, me mettre en règle avec un sort trop généreux. Et, puisque je ne pouvais m’ égaler à lui en m’ appuyant sur mes seuls mérites, je n’ai rien trouvé d’autre pour m’aider que ce qui m’a soutenu, dans les circonstances les plus contraires, tout au long de ma vie: l’idée que je me fais de mon art et du rôle de l’écrivain. Permettez seulement que, dans un sentiment de reconnaissance et d’amitié, je vous dise, aussi simplement que je le pourrai, quelle est cette idée.Je ne puis vivre personnellement sans mon art.Mais je n’ai jamais placé cet art au-dessus de tout. S’il m’est nécessaire au contraire, c’est qu’il ne se sépare de personne et me permet de vivre, tel que je suis, au niveau de tous. L’art n’est pas à mes yeux une réjouissance solitaire. Il est un moyen d’émouvoir le plus grand nombre d’hommes en leur offrant une image privilégiée des souffrances et des joies communes. Il oblige donc l’artiste à ne pas s’isoler;il le soumet à la vérité la plus humble et la plus universelle. Et celui qui, souvent, a choisi son destin d’artiste parce qu’il se sentait différent apprend bien vite qu’il ne nourrira son art, et sa différence, qu’en avouant sa ressemblance avec tous. L’ artiste se forge dans cet aller-retour perpétuel de lui aux autres, à mi-chemin de la beauté dont il ne peut se passer et de la communauté à laquelle il ne peut s’arracher. C’est pourquoi les vrais artistes ne méprisent rien; ils s’obligent à comprendre au lieu de juger. Et, s’ils ont un parti à prendre en ce monde, ce ne peut être que celui d’une société où, selon le grand mot de Nietzsche, ne régnera plus le juge, mais le créateur, qu’il soit travailleur ou intellectuel. Le rôle de l’écrivain, du même coup, ne se sépare pas de devoirs difficiles. Par définition, il ne peut se mettre aujourd’hui au service de ceux qui font l’histoire : il est au service de ceux qui la subissent. Ou, sinon, le voici seul et privé de son art. Toutes les armées de la tyrannie avec leurs millions d’hommes ne l’enlèveront pas à la solitude, même et surtout s’il consent à prendre leur pas. Mais le silence d’un prisonnier inconnu, abandonné aux humiliations à l’autre bout du monde, suffit à retirer l’écrivain de l’exil, chaque fois, du moins, qu’il parvient, au milieu des privilèges de la liberté, à ne pas oublier ce silence et à le faire retentir par les moyens de l’art.Aucun de nous n’est assez grand pour une pareille vocation. Mais, dans toutes les circonstances de sa vie, obscur ou provisoirement célèbre, jeté dans les fers de la tyrannie ou libre pour un temps de s’exprimer, l’écrivain peut retrouver le sentiment d’une communauté vivante qui le justifiera, à la seule condition qu’il accepte, autant qu’il peut, les deux charges qui font la grandeur de son métier : le service de la vérité et celui de la liberté. Puisque sa vocation est de réunir le plus grand nombre d’hommes possible, elle ne peut s’accommoder du mensonge et de la servitude qui, là où ils règnent, font proliférer les solitudes. Quelles que soient nos infirmités personnelles, la noblesse de notre métier s’enracinera toujours dans deux engagements difficiles à maintenir-le refus de mentir sur ce que l’on sait et la résistance à l’oppression. Pendant plus de vingt ans d’une histoire démentielle, perdu sans secours, comme tous les hommes de mon âge, dans les convulsions du temps, j’ai été soutenu ainsi par le sentiment obscur qu’écrire était aujourd’hui un honneur, parce que cet acte obligeait, et obligeait à ne pas écrire seulement. Il m’obligeait particulièrement à porter, tel que j’étais et selon mes forces, avec tous ceux qui vivaient la même histoire, le malheur et l’espérance que nous partagions. Ces hommes, nés au début de la Première Guerre mondiale, qui ont eu vingt ans au moment où s’installaient à la fois le pouvoir hitlérien et les premiers procès révolutionnaires, qui ont été confrontés ensuite, pour parfaire leur éducation, à la guerre d’Espagne, à la Seconde Guerre mondiale, à l’univers concentrationnaire, à l’Europe de la torture et des prisons, doivent aujourd’hui élever leurs fils et leurs œuvres dans un monde menacé de destruction nucléaire. Personne, je suppose, ne peut leur demander d’être optimistes. Et je suis même d’avis que nous devons comprendre, sans cesser de lutter contre eux, l’erreur de ceux qui, par une surenchère de désespoir, ont revendiqué le droit au déshonneur, et se sont rués dans les nihilismes de l’époque. Mais il reste que la plupart d’entre nous, dans mon pays et en Europe, ont refusé ce nihilisme et se sont mis à la recherche d’une légitimité. Il leur a fallu se forger un art de vivre par temps de catastrophe, pour naître une seconde fois, et lutter ensuite, à visage découvert, contre l’instinct de mort à l’œuvre dans notre histoire.Chaque génération, sans doute, se croit vouée à refaire le monde. La mienne sait pourtant qu’elle ne le refera pas. Mais sa tâche est peut-être plus grande. Elle consiste à empêcher que le monde se défasse.Héritière d’une histoire corrompue où se mêlent les révolutions déchues, les techniques devenues folles, les dieux morts et les idéologies exténuées, où de médiocres pouvoirs peuvent aujourd’hui tout détruire mais ne savent plus convaincre, où l’intelligence s’est abaissée jusqu’à se faire la servante de la haine et de l’oppression, cette génération a dû, en elle-même et autour d’elle, restaurer à partir de ses seules négations un peu de ce qui fait la dignité de vivre et de mourir. Devant un monde menacé de désintégration, où nos grands inquisiteurs risquent d’établir pour toujours les royaumes de la mort, elle sait qu’elle devrait, dans une sorte de course folle contre la montre, restaurer entre les nations une paix qui ne soit pas celle de la servitude, réconcilier à nouveau travail et culture, et refaire avec tous les hommes une arche d’alliance. Il n’est pas sûr qu’elle puisse jamais accomplir cette tâche immense, mais il est sûr que, partout dans le monde, elle tient déjà son double pari de vérité et de liberté, et, à l’occasion, sait mourir sans haine pour lui. C’est elle qui mérite d’être saluée et encouragée partout où elle se trouve, et surtout là où elle se sacrifie. C’est sur elle, en tout cas, que, certain de votre accord profond, je voudrais reporter l’honneur que vous venez de me faire. Du même coup, après avoir dit la noblesse du métier d’écrire, j’aurais remis l’écrivain à sa vraie place, n’ayant d’autres titres que ceux qu’il partage avec ses compagnons de lutte, vulnérable mais entêté, injuste et passionné de justice, construisant son œuvre sans honte ni orgueil à la vue de tous, toujours partagé entre la douleur et la beauté,et voué enfin à tirer de son être double les créations qu’il essaie obstinément d’édifier dans le mouvement destructeur de l’histoire. Qui, après cela, pourrait attendre de lui des solutions toutes faites et de belles morales ? La vérité est mystérieuse, fuyante, toujours à conquérir. La liberté est dangereuse, dure à vivre autant qu’exaltante. Nous devons marcher vers ces deux buts, péniblement, mais résolument, certains d’avance de nos défaillances sur un si long chemin. Quel écrivain dès lors oserait, dans la bonne conscience, se faire prêcheur de vertu ? Quant à moi, il me faut dire une fois de plus que je ne suis rien de tout cela. Je n’ai jamais pu renoncer à la lumière, au bonheur d’être, à la vie libre où j’ai grandi. Mais bien que cette nostalgie explique beaucoup de mes erreurs et de mes fautes, elle m’a aidé sans doute à mieux comprendre mon métier, elle m’aide encore à me tenir, aveuglément, auprès de tous ces hommes silencieux qui ne supportent dans le monde la vie qui leur est faite que par le souvenir ou le retour de brefs et libres bonheurs. Ramené ainsi à ce que je suis réellement, à mes limites, à mes dettes, comme à ma foi difficile, je me sens plus libre de vous montrer, pour finir, l’étendue et la générosité de la distinction que vous venez de m’accorder, plus libre de vous dire aussi que je voudrais la recevoir comme un hommage rendu à tous ceux qui, partageant le même combat, n’en ont reçu aucun privilège, mais ont connu au contraire malheur et persécution. Il me restera alors à vous en remercier, du fond du cœur, et à vous faire publiquement, en témoignage personnel de gratitude, la même et ancienne promesse de fidélité que chaque artiste vrai, chaque jour, se fait à lui-même, dans le silence.

SARTRE aux Fenêtres de Mallarmé

Fils et petit-fils de fonctionnaire, élevé par une regrettable grand-mère, Mallarmé sent croître en lui de bonne heure une révolte qui ne trouve pas son point d’application. La société, la nature, la famille, il conteste tout, jusqu’au pauvre enfant pâle qu’il aperçoit dans la glace. Mais l’efficacité de la contestation est en raison inverse de son étendue. Bien sûr, il faut faire sauter le monde : mais comment y parvenir sans se salir les mains. Une bombe est une chose au même titre qu’un fauteuil empire : un peu plus méchante, voilà tout ; que d’intrigues et de compromissions pour pouvoir la placer où il faut. Mallarmé n’est pas, ne sera pas anarchiste : il refuse toute action singulière ; sa violence – je le dis sans ironie – est si entière et si désespérée qu’elle se change en calme idée de violence. Non, il ne fera pas sauter le monde : il le mettra entre parenthèses. Il choisit le terrorisme de la politesse; avec les choses, avec les hommes, avec lui même, il conserve toujours une imperceptible distance. C’est cette distance qu’il veut exprimer d’abord dans ses vers.

Au temps des premiers poèmes, l’acte poétique de Mallarmé est d’abord une recréation. Il s’agit de s’assurer qu’on est bien là où l’on doit être. Mallarmé déteste sa naissance : il écrit pour l’effacer. Comme le dit Blanchot, l’univers de la prose se suffit et il ne faut pas compter qu’il nous fournira de lui-même les raisons de le dépasser. Si le poète peut isoler un objet poétique dans le monde, c’est qu’il est déjà soumis aux exigences de la Poésie ; en un mot il est engendré par elle. Mallarmé a toujours conçu cette « vocation » comme un impératif catégorique. Ce qui le pousse, ce n’est pas l’urgence des impressions ; leur richesse ni la violence des sentiments. C’est un ordre : « Tu manifesteras par ton œuvre que tu tiens l’univers à distance. » Et ses premiers vers, en effet, n’ont d’autre sujet que la Poésie elle- même. On a fait remarquer que l’Idéal dont il est sans cesse question dans les poèmes reste une abstraction : le travestissement poétique d’une simple négation : c’est la région indéterminée dont il faut bien se rapprocher quand on s’éloigne de la réalité. Elle servira d’alibi : on dissimulera le ressentiment et la haine qui incitent à s’absenter de l’être en prétendant qu’on s’éloigne pour rejoindre l’idéal. Mais il eût fallu croire en Dieu : Dieu garantit la Poésie. Les poètes de la génération précédente étaient des prophètes mineurs : par leur bouche, Dieu parlait. Mallarmé ne croit plus en Dieu.

Or les idéologies ruinées ne s’effondrent pas d’un seul coup, elles laissent des pans de murs dans les esprits. Après avoir tué Dieu de ses propres mains, Mallarmé voulait encore une caution divine ; il fallait que la Poésie demeurât transcendante bien qu’il eût supprimé la source de toute transcendance : Dieu mort, l’inspiration ne pouvait naître que de sources crapuleuses. Et sur quoi fonder l’exigence poétique. Mallarmé entendait encore la voix de Dieu mais il y discernait les clameurs vagues de la nature. Ainsi, le soir, quelqu’un chuchote dans la chambre — et c’est le vent. Le vent ou les ancêtres : il reste vrai que la prose du monde n’inspire pas de poèmes ; il reste vrai que le vers exige d’avoir existé déjà ; il reste vrai qu’on l’entend chanter en soi avant de l’écrire. Mais c’est par une mystification : car le vers neuf qui va naître, c’est en fait un vers ancien qui veut ressusciter.

Ainsi les poèmes qui prétendent monter de notre cœur à nos lèvres, remontent, en vérité, de notre mémoire. L’inspiration ? Des réminiscences, un point c’est tout. Mallarmé entrevoit dans l’avenir une jeune image de lui-même qui lui fait signe; il s’approche : c’était son père. Sans doute le temps est-il une illusion : le futur n’est que l’aspect aberrant que prend le passé aux yeux de l’homme. Ce désespoir — que Mallarmé nommait alors son impuissance, car il l’inclinait à refuser toutes les sources d’inspiration et tous les thèmes poétiques qui ne fussent pas le concept abstrait et formel de Poésie — l’incite à postuler toute une métaphysique, c’est à dire une sorte de matérialisme analytique et vaguement spinoziste. Rien n’existe que la matière, éternel clapotis de l’être, espace « pareil à soi qu’il s’accroisse ou se nie ». L’apparition de l’homme transforme pour celui-ci l’éternel en temporalité et l’infini en hasard. En elle-même en effet la série infinie et éternelle des causes est tout ce qu’elle peut être ; un entendement tout connaissant en saisirait peut-être l’absolue nécessité. Mais pour un monde fini le monde apparaît comme une perpétuelle rencontre, une absurde succession de hasards. Si cela est vrai, les raisons de notre raison sont aussi folles que les raisons de notre cœur, les principes de notre pensée et les catégories de notre action sont des leurres : l’homme est un rêve impossible. Ainsi l’impuissance du poète symbolise l’impossibilité d’être homme. Il n’y a qu’une tragédie, toujours la même « et qui est résolue tout de suite, le temps d’en montrer la défaite qui se déroule fulguramment ». Cette tragédie : « il jette les dés. Qui créa se retrouve la matière, les blocs, les dés. » Il y avait les dés, il y a les dés ; il y avait les mots, il y a les mots.

L’homme : l’illusion volatile qui voltige au-dessus des mouvements de la matière. Mallarmé, créature de pure matière, veut produire un ordre supérieur à la matière. Son impuissance est théologique : la mort de Dieu créait au poète le devoir de le remplacer; il échoue. L’homme de Mallarmé comme celui de Pascal s’exprime en termes de drame et non en termes d’essence :
« Seigneur latent qui ne peut devenir », il se défini par son impossibilité. « C’est ce jeu insensé d’écrire, s’arroger en vertu d’un doute quelque devoir de tout recréer avec des réminiscences. » Mais « la Nature a lieu, on n’y ajoutera pas ». Aux époques sans avenirs, barrées par la volumineuse stature d’un roi ou par l’incontestable triomphe d’une classe, l’invention semble une pure réminiscence : tout est dit, l’on vient trop tard. Ribot fera bientôt la théorie de cette impuissance en composant nos images mentales avec des souvenirs.

On entrevoit chez Mallarmé une métaphysique pessimiste : il y aurait dans la matière, informe infinité, une sorte d’appétit obscur de revenir sur soi pour se connaître : pour éclairer son obscure infinité elle produirait ces lambeaux de pensées qu’on appelle des hommes, ces flammes déchirées. Mais la dispersion infinie  arrache et disperse l’Idée. L’homme et le hasard naissent en même temps et l’un par l’autre. L’homme est un raté, un « loup » parmi les « loups ». Sa grandeur est de vivre son défaut de fabrication jusqu’à l’explosion finale. N’est-il pas temps d’exploser ? Mallarmé, à Tournon, à Besançon, à Avignon, a très sérieusement envisagé le suicide. D’abord c’est la conclusion qui s’impose : si l’homme est impossible, il faut manifester cette impossibilité en la poussant jusqu’au point où elle se détruit elle-même. Pour une fois la cause de notre action ne saurait être la matière. L’être ne produit que de l’être ; si le Poète choisit le non-être en conséquence de sa non-possibilité, c’est le Non qui est la cause du Néant: un ordre humain s’établit contre l’être par la disparition même de l’homme. Avant Mallarmé, Flaubert, déjà, faisait tenter saint Antoine en ces termes : « (Donne-toi la mort.) Faire une chose qui vous égale à Dieu, pense donc. Il t’a créé, tu vas détruire son œuvre, toi, par ton courage, librement. » N’est-ce pas ce qu’il a toujours voulu : il y a dans le suicide qu’il médite quelque chose d’un crime terroriste. Et n’a-t-il pas dit que le suicide et le crime étaient les seuls actes surnaturels que l’on puisse faire. Il appartient à certains hommes de confondre leur drame avec celui de l’humanité ; c’est ce qui les sauve : pas un instant Mallarmé ne doute que l’espèce humaine, s’il se tue, ne viendra mourir en lui toute entière ; ce suicide est un génocide. Disparaître : on rendrait à l’être sa pureté. Puisque le hasard surgit avec l’homme, avec lui il s’évanouira : « L’infini enfin, échappe à ma famille, qui en a souffert — vieil espace — pas de hasard. Ceci devait avoir lieu dans les combinaisons de l’Infini. Vis-à-vis de l’Absolu Nécessaire — extrait l’Idée. » A travers des générations de poètes, lentement, l’idée poétique ruminait la contradiction qui la rend impossible. La mort de Dieu fit tomber le dernier voile : il était réservé à l’ultime rejeton de la race, de vivre cette contradiction dans sa pureté — et d’en mourir, donnant ainsi la conclusion poétique de l’histoire humaine. Sacrifice et génocide, affirmation et négation de l’homme, le suicide de Mallarmé reproduira le mouvement des dés : la matière se retrouve matière.

Si pourtant la crise ne s’est pas dénouée par sa mort, c’est qu’un « éclair absolu » est venu frapper à ses vitres : dans cette expérience à blanc de la mort volontaire, Mallarmé découvre tout à coup sa doctrine. Si le suicide est efficace, c’est qu’il remplace la négation abstraite et vaine de tout l’être par un travail négatif. En termes hégéliens on pourrait dire que la méditation de l’acte absolu fait passer Mallarmé du « stoïcisme », pure affirmation formelle de la pensée en face de l’être- libre, au scepticisme qui « est la réalisation de ce dont le stoïcisme est seulement le concepts ( Dans le scepticisme ) la pensée devient la pensée parfaite, anéantissant l’être du monde dans la multiple variété de ses déterminations et la négativité de la conscience de soi devient négativité », le premier mouvement de Mallarmé a été le recul du dégoût et la condamnation universelle. Réfugié en haut de sa spirale, l’héritier « n’osait bouger », de peur de déchoir.

Mais il s’aperçoit à présent que la négation universelle équivaut à l’absence de négation. Nier est un acte : tout acte doit s’insérer dans le temps et s’exercer sur un contenu particulier. Le suicide est un acte parce qu’il détruit effectivement un être et parce qu’il fait hanter le monde par une absence. Si l’être est dispersion, l’homme en perdant son être gagne une incorruptible unité ; mieux, son absence exerce une action astringente sur l’être de l’univers; pareille aux formes aristotéliciennes, l’absence resserre les choses, les pénètre de son unité secrète. C’est le mouvement même du suicide qu’il faut reproduire dans le poème. Puisque l’homme ne peut créer, mais qu’il lui reste la ressource de détruire, puisqu’il s’affirme par l’acte même qui l’anéantit, le poème sera donc un travail de destruction. Considérée du point de vue de la mort, la poésie sera, comme le dit fort bien Blanchot, « ce langage dont toute la force est de n’être pas, toute la gloire d’évoquer, en sa propre absence, l’absence de tout ». Mallarmé peut écrire fièrement à Lefébure que la Poésie est devenue critique. En se risquant tout entier, Mallarmé s’est découvert, sous l’éclairage de la mort, dans son essence d’homme et de poète. Il n’a pas abandonné sa contestation de tout, simplement il la rend efficace. Bientôt il pourra écrire que
« le poème est la seule bombe ». C’est au point qu’il lui arrive de croire qu’il s’est tué pour de bon.

Ce n’est pas par hasard que Mallarmé écrit le mot « Rien » sur la première page de ses Poésies complètes. Puisque le poème est suicide de l’homme et de la poésie, il faut enfin que l’être se referme sur cette mort, il faut le que le moment de la plénitude poétique corresponde à celui de l’annulation. Ainsi la vérité devenue de ces poèmes, c’est le néant : « Rien n’aura eu lieu que le lieu. » On connaît l’extraordinaire logique négative qu’il a inventée, comment sous sa plume, une dentelle s’abolit à n’ouvrir qu’une absence de lit pendant que le « pur vase d’aucun » agonise sans consentir à rien espérer qui annonce une rose invisible ou comment une tombe ne s’encombre que « du manque de lourds bouquets ».

« Le vierge, le vivace et le bel aujourd’hui » donne un exemple parfait de cette annulation interne du poème. « Aujourd’hui » avec son futur n’est qu’une illusion, le présent se réduit au passé, un cygne qui se croyait agir n’est qu’un souvenir de lui-même et sans espoir s’immobilise « au songe froid de mépris »; une apparence de mouvement s’évanouit, reste la surface infinie et indifférenciée du gel. L’explosion des couleurs et des formes nous révèle un symbole sensible qui nous renvoie à la tragédie humaine et celle-ci se dissout dans le néant : voilà le mouvement interne de ces poèmes inouïs qui sont à la fois des paroles silencieuses et des objets truqués. Pour finir, dans leur disparition  même, ils auront évoqué les contours de quelque objet
« échappant qui fait défaut » et leur beauté même sera comme une preuve a priori que le défaut d’être est une manière d’être.

Fausse preuve : Mallarmé est trop lucide pour ne pas comprendre que nulle expérience singulière ne contredira les principes au nom desquels on l’établit. Si le Hasard est au commencement, « jamais un coup de dés l’abolira ». Dans un acte où le hasard est en jeu, c’est toujours le hasard qui accomplit sa propre Idée en s’affirmant ou en se niant. Dans le poème, c’est le hasard lui- même qui se nie ; la poésie née du hasard et luttant contre lui abolit le hasard en s’abolissant parce que son abolition symbolique est celle de l’homme. Mais tout cela, au fond, n’est qu’une supercherie. L’ironie de Mallarmé naît de ce qu’il connaît l’absolue vanité et l’entière nécessité de son œuvre et qu’il y discerne ce couple de contraires sans synthèse qui perpétuellement s’engendre et se repousse : le hasard qui crée la nécessité, illusion de l’homme — ce morceau de nature devenu fou — la nécessité créant le hasard comme ce qui la limite et la définit a contrario, la nécessité niant le hasard « pied à pied » dans les vers, le hasard niant à son tour la nécessité puisque le full- employment des mots est impossible et la nécessité abolissant à son tour le hasard par le suicide du Poème et de la poésie. Il y a chez Mallarmé un mystificateur triste : il a créé et maintenu chez ses amis et disciples l’illusion d’un grand œuvre où soudain se résorberait le monde ; il prétendait s’y préparer. Mais il en connaissait parfaitement l’impossibilité. Il fallait simplement que sa vie même parût subordonnée à cet objet absent : l’explication orphique de la Terre (qui n’est autre que la poésie elle-même); et je ne crois pas qu’il n’ait pas conçu sa mort comme devant éterniser ce rapport à l’orphisme comme la plus haute ambition du poète et son échec comme la tragique impossibilité de l’homme. Un poète mort à vingt-cinq ans, tué par le sentiment de son impuissance : c’est un fait divers. Un poète de cinquante-six ans qui meurt au moment où il a compris peu à peu tous ses moyens et où il se dispose à commencer son œuvre, c’est la tragédie même de l’homme. La mort de Mallarmé est une mystification mémorable.

Mais c’est une mystification par la vérité : « Histrion véridique de lui-même », Mallarmé a joué devant tous pendant trente ans cette tragédie à un seul personnage qu’il a souvent rêvé d’écrire. Il fut le « seigneur latent qui ne peut devenir juvénile ombre de tous, ainsi tenant du mythe imposant aux vivants un effacement subtil et par le subtil envahissement de sa
présence ». Dans le système complexe de cette comédie, ses poésies devaient être des échecs pour être parfaites. Il ne suffisait pas qu’elles abolissent langage et monde, ni même qu’elles s’annulassent ; il fallait encore qu’elles fussent de vaines ébauches au regard d’une œuvre inouïe et impossible que le hasard d’une mort l’empêcha de commencer. Tout est dans l’ordre si l’on  considère ces suicides symboliques à la  lumière d’une mort accidentelle, l’être à la lumière du néant. Par un retour imprévu, ce naufrage atroce donne à chacun des poèmes réalisés une nécessité absolue.

Leur sens le plus poignant vient de ce qu’ils nous enthousiasment et de ce que leur auteur les tenait pour rien. Il leur donna leur dernière touche quand, la veille de sa mort, il feignit de ne penser qu’à son œuvre future et quand il écrivit à sa femme et à sa fille : « Croyez que cela devait être très beau ». Vérité ? Mensonge ? Mais c’est l’homme même, tout l’homme que veut être Mallarmé : l’homme  mourant sur tout le globe d’une désintégration de l’atome ou d’un refroidissement du Soleil et murmurant à la pensée de la Société qu’il voulait construire :
« Croyez que cela devait être fort beau ».

Héros, prophète, mage et tragédien ce petit homme féminin, discret, peu porté sur les femmes mérite de mourir au seuil de notre Siècle : il l’annonce. Plus et mieux que Nietzsche, il a vécu la Mort de Dieu ; bien avant Camus, il a senti que le suicide est la question originelle que l’homme doit se poser ; sa lutte de chaque jour contre le hasard, d’autres la reprendront sans dépasser sa lucidité ; car il se demandait en somme : peut-on trouver dans le déterminisme un chemin pour en sortir ? Peut-on renverser la praxis et retrouver une subjectivité en réduisant l’univers et soi même à l’objectif : il applique systématiquement à l’art ce qui n’était encore qu’un principe philosophique et devait devenir une maxime de la politique : « Faire et en faisant se faire » peu avant le développement gigantesque des techniques, il invente une technique de la poésie ; au moment où Taylor s’avisait de mobiliser les hommes pour donner à leur travail sa pleine efficacité, il mobilise le langage pour assurer le plein rendement des mots. Mais ce qui touchera plus encore, me semble-t-il, c’est cette angoisse métaphysique qu’il a pleinement et si modestement vécue. Pas un jour ne s’est écoulé sans qu’il ne fût tenté de se tuer et, s’il a vécu, c’est pour sa fille. Mais cette mort en sursis lui donnait une sorte d’ironie charmante et destructive : son « illumination native ». Ce fut surtout l’art de trouver et d’établir dans sa vie quotidienne et jusque dans sa perception un « deux à deux rongeur », où il engageait tous les objets de ce monde.

Il fut tout entier poète, tout entier engagé dans la destruction critique de la poésie par elle-même : et en même temps, il restait dehors ; sylphe des froids plafonds, il se regarde : si la matière produit la  poésie, peut-être la pensée lucide de la matière échappe-t-elle au déterminisme ? Ainsi sa poésie même est entre parenthèses ; on lui envoya un jour quelques dessins qui lui plurent ; mais il s’attacha tout particulièrement à un vieux mage souriant et triste: « Parce que, dit-il, il sait bien que son art est une imposture. Mais il a aussi l’air de dire : « C’eût été la vérité. »

 

Préface de Sartre à l’édition de Poésie/ Gallimard de 1945

Document inédit  sur la toile numérisé par Guillaume Hoogveld et mis en page par François Alaouret.