Comment Céline vous démolit la Lutte des classes à coups de marteau….

« Le malheur en tout ceci, c’est qu’il n’y a pas de peuple, au sens touchant où vous l’entendez, il n’y a que des exploiteurs et des exploités, et chaque exploité ne demande qu’à devenir exploiteur. Le prolétariat héroïque, égalitaire, n’existe pas. C’est un songe-creux, une faribole, d’où l’inutilité, la niaiserie écœurante de toutes ces imageries imbéciles, le prolétaire en cotte bleue, le héros de demain et le méchant capitaliste repu à chaîne d’or. Ils sont aussi fumiers l’un que l’autre. Le prolétaire est un bourgeois qui n’a pas réussi. Rien de plus, rien de moins. »
(Lettre à Élie Faure de juillet 1935)

Hegel et Marx : quand l’Histoire se répète deux fois.

« Hegel fait quelque part cette remarque que tous les grands événements et personnages historiques se répètent pour ainsi dire deux fois. Il a oublié d’ajouter : la première fois comme tragédie, la seconde fois comme farce. Caussidière pour Danton, Louis Blanc pour Robespierre, la Montagne de 1848 à 1851 pour la Montagne de 1793 à 1795, le neveu pour l’oncle. Et nous constatons la même caricature dans les circonstances où parut la deuxième édition du 18 Brumaire.

« la première fois l’Histoire se répète comme tragédie, la seconde fois comme farce. »

Les hommes font leur propre histoire, mais ils ne la font pas arbitrairement, dans les conditions choisies par eux, mais dans des conditions directement données et héritées du passé. La tradition de toutes les générations mortes pèse d’un poids très lourd sur le cerveau des vivants. Et même quand ils semblent occupés à se transformer, eux et les choses, à créer quelque chose de tout à fait nouveau, c’est précisément à ces époques de crise révolutionnaire qu’ils évoquent craintivement les esprits du passé, qu’ils leur empruntent leurs noms, leurs mots d’ordre, leurs costumes, pour apparaître sur la nouvelle scène de l’histoire sous ce déguisement respectable et avec ce langage emprunté. C’est ainsi que Luther prit le masque de l’apôtre Paul, que la Révolution de 1789 à 1814 se drapa successivement dans le costume de la République romaine, puis dans celui de l’Empire romain, et que la révolution de 1848 ne sut rien faire de mieux que de parodier tantôt 1789, tantôt la tradition révolutionnaire de 1793 à 1795. C’est ainsi que le débutant qui apprend une nouvelle langue la retraduit toujours en pensée dans sa langue maternelle, mais il ne réussit à s’assimiler l’esprit de cette nouvelle langue et à s’en servir librement que lorsqu’il arrive à la manier sans se rappeler sa langue maternelle, et qu’il parvient même à oublier complètement cette dernière. »

Karl Marx, Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte (1852)

TOUT DOIT DISPARAÎTRE/ Extrait d’un documentaire sur le Nobel d’économie Joseph STIGLITZ

Pour l’économiste américain Joseph Stiglitz, la mondialisation sert les banques, les entreprises et les plus riches. Il faudrait, selon lui, réécrire les règles du jeu pour qu’elle bénéficie aussi aux classes populaires et moyennes inférieures.
Il y a 15 ans j’écrivais La grande désillusion, un livre qui montrait l’opposition croissante des pays en développement et des pays émergents à la mondialisation. C’était là un phénomène apparemment mystérieux : on avait dit à leurs habitants que la mondialisation allait améliorer leur vie. Pourquoi alors ont-ils été si nombreux à s’y opposer ?

Aujourd’hui dans les pays avancés des dizaines de millions de gens sont devenus eux aussi des adversaires de la mondialisation. Les sondages (dont celui particulièrement approfondi réalisé par Stanley Greenberg et ses collègues pour l’Institut Roosevelt) montrent que l’organisation du commerce est l’une des principales causes de mécontentement de beaucoup d’Américains, et le même phénomène s’observe en Europe. Comment la mondialisation qui selon nos dirigeants politiques (mais aussi beaucoup d’économistes) allait être bénéfique à tous est-elle devenue à ce point impopulaire ?

Trop de peu de gagnants
Certains économistes néolibéraux favorables à la mondialisation prétendent qu’elle est effectivement bénéfique, mais en réalité ils n’en savent rien. Pour eux le mécontentement qui se manifeste relève de la psychiatrie, pas de l’économie.

Mais à voir les statistiques dont on dispose sur les revenus, ce sont peut-être les néolibéraux qui ont besoin d’un psychiatre. Une part non négligeable de la population des pays avancés voit ses revenus stagner : aux Etats-Unis, hormis les 10 % les plus riches, c’est le cas de l’ensemble de la population depuis plus de 30 ans. Le revenu médian des travailleurs de sexe masculin est plus bas en terme réel (ajusté en fonction de l’inflation) qu’il ne l’était il y a 42 ans. Et au bas de l’échelle, le niveau des salaires est comparable à ce qu’il était il y a 60 ans.

Les difficultés économiques et la désagrégation sociale qui les accompagnent retentissent même sur l’espérance de vie et la morbidité. Ainsi deux économistes, Anne Case et Angus Deaton (ce dernier prix Nobel d’économie 2015), ont montré que l’espérance de vie de certaines catégories de blancs américains diminue. La situation est seulement légèrement meilleure en Europe.

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Dans son nouveau livre, Global Inequality: A New Approach for the Age of Globalization , Branko Milanovic identifie clairement les grands gagnants et perdants de la période 1988-2008 en terme de revenus. Parmi les gagnants se trouvent les 1% les plus riches de la planète, la ploutocratie mondiale, mais également les classes moyennes montantes des pays émergents. Les perdants (ceux dont les revenus n’ont pas augmenté, ou seulement très peu) se trouvent notamment dans les pays avancés. Il s’agit de leurs classes moyennes et laborieuses ainsi que de ceux qui sont au bas de l’échelle sociale. La mondialisation en est l’une des causes – mais pas la seule.

Dans l’hypothèse d’un marché idéal (qui sous-tend l’analyse économique néolibérale), le libre échange diminue l’écart entre les salaires des travailleurs non qualifiés partout dans le monde. La libre circulation des biens se substitue en quelque sorte à celle des personnes. Importer des produits chinois (dont la fabrication exige beaucoup de main d’oeuvre non qualifiée) réduit le besoin en main d’oeuvre non qualifié en Europe et aux Etats-Unis.

S’il n’y avait le coût du transport et si l’Europe ne disposait pas d’un avantage concurrentiel (par exemple en matière de technologie), le libre-échange pourrait conduire les travailleurs chinois à continuer à émigrer aux Etats-Unis ou en Europe jusqu’à ce que les différences de salaires disparaissent entièrement. Il n’est pas étonnant que les néolibéraux n’aient jamais évoqué cette conséquence de la libéralisation des échanges quand ils prétendaient (mensongèrement) qu’elle bénéficierait à tout le monde.

Confiance dans l’establishment ébranlée
La mondialisation n’ayant pas tenu les promesses que l’on pouvait en attendre au dire des principaux hommes politiques, la confiance de toute une partie de la population dans l’establishment s’en est trouvée ébranlée. Par ailleurs, les Etats ont établi de généreux plans de secours au bénéfice des banques à l’origine de la crise financière de 2008, sans faire grand chose pour la population – ce qui a renforcé l’idée que l’échec de la mondialisation n’est pas seulement une affaire de mauvais jugement économique.

Aux Etats-Unis, les républicains du Congrès se sont même opposés à une aide aux victimes directes de la mondialisation. Plus généralement, les néolibéraux, inquiets semble-t-il d’un possible effet démobilisateur, se sont opposés aux mesures destinées à protéger les perdants.

Mais ils ne peuvent avoir le beurre et l’argent du beurre : si la mondialisation bénéficie à la majorité, il faut protéger la minorité de perdants. Les Scandinaves l’ont compris il y a longtemps ; cela fait partie du contrat social d’une société ouverte – ouverte à la mondialisation et au changement technologique. Ailleurs les néolibéraux ne l’ont pas compris – et maintenant avec les élections aux Etats-Unis et en Europe, ils n’ont que ce qu’ils méritent.

La mondialisation n’est évidemment qu’un élément de la situation, l’innovation technologique en est un autre. Cette ouverture et ces bouleversements étaient supposés nous enrichir, mais les gouvernements des pays avancés n’ont pas fait grand chose pour que leurs bénéfices soient plus équitablement partagés.

Au contraire, ils ont favorisé une restructuration des marchés qui a creusé les inégalités et nuit à l’économie dans son ensemble. La croissance a fléchi tandis que les règles du jeu ont été réécrites dans l’intérêt des banques et des entreprises, les riches et les puissants, au détriment du reste de la population. Le pouvoir de négociation des travailleurs a été affaibli. Au moins aux Etats-Unis, la législation sur la concurrence n’a pas été actualisée assez rapidement, alors que l’on appliquait à tort et à travers les lois en vigueur. La financiarisation s’est rapidement propagée dans la société et la gouvernance d’entreprise s’est dégradée.

Aujourd’hui, comme je l’indique dans mon dernier livre, Rewriting the Rules of the American Economy , il faut à nouveau changer les règles du jeu – notamment pour maîtriser la mondialisation. Les deux grands accords commerciaux auxquels le président Obama veut parvenir (le Partenariat transpacifique entre les Etats-Unis et 11 pays de la région Pacifique, et le traité de libre-échange transatlantique) vont dans la mauvaise direction.

L’idée force de La grande désillusion est que le problème n’est pas la mondialisation en elle-même, mais son processus. Quinze ans plus tard, c’est ce message dont sont porteurs les nouveaux adversaires de la mondialisation dans les pays avancés.

Cet article est publié en collaboration avec Project Syndicate, 2016 – La mondialisation profite avant tout aux puissants

Joseph Stiglitz, prix Nobel d’économie, est professeur à l’Université de Columbia (New York) et économiste en chef à l’Institut Roosevelt.

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