Un extrait de la pièce « L’État de siège » d’Albert Camus

 » Il est vrai que vous mentez et que vous mentirez désormais, jusqu’à la fin des temps ! Oui ! J’ai bien compris votre système. Vous leur avez donné la douleur de la faim et des séparations pour les distraire de leur révolte. Vous les épuisez, vous dévorez leur temps et leurs forces pour qu’ils n’aient ni le loisir ni l’élan de la fureur ! Ils piétinent, soyez contents ! Ils sont seuls malgré leur masse, comme je suis seul aussi. Chacun de nous est seul à cause de la lâcheté des autres. Mais moi qui suis asservi comme eux, humilié avec eux, je vous annonce pourtant que vous n’êtes rien et que cette puissance déployée à perte de vue, jusqu’à en obscurcir le ciel, n’est qu’une ombre jetée sur la terre, et qu’en une seconde un vent furieux va dissiper. Vous avez cru que tout pouvait se mettre en chiffres et en formules ! Mais dans votre belle nomenclature, vous avez oublié la rose sauvage, les signes dans le ciel, les visages de l’été, la grande voix de la mer, les instants du déchirement et la colère des hommes ! Ne riez pas. Ne riez pas imbécile. Vous êtes perdus, je vous le dis. Au sein de vos apparentes victoires, vous voilà déjà vaincus, parce qu’il y a dans l’homme-regardez moi-une force que vous ne réduirez pas, une folie claire, mêlée de peur et de courage, ignorante et victorieuse à tout jamais. C’est cette force qui va se lever et vous saurez alors que votre gloire était fumée . »

#GuillaumeHoogveld 1997. Droits réservés.

Ilarie Voronca / Beauté de ce monde

 

à Léon-Paul Fargue

Rien n’obscurcira la beauté de ce monde.
Les pleurs peuvent inonder toute la vision. La souffrance
peut enfoncer ses griffes dans ma gorge. Le regret,
l’amertume, peuvent élever leurs murailles de cendre,
la lâcheté, la haine, peuvent étendre leur nuit,
Rien n’obscurcira la beauté de ce monde.

Nulle défaite ne m’a été épargnée. J’ai connu
le goût amer de la séparation. Et l’oubli de l’ami
et les veilles auprès du mourant. Et le retour
vide, du cimetière. Et le terrible regard de l’épouse
abandonnée. Et l’âme enténébrée de l’étranger,
mais rien n’obscurcira la beauté de ce monde.

Ah ! On voulait me mettre à l’épreuve, détourner
mes yeux d’ici-bas. On se demandait : « Résistera-t-il ? »
Ce qui m’était cher m’était arraché. Et des voiles
sombres, recouvraient les jardins à mon approche
la femme aimée tournait de loin sa face aveugle
mais rien n’obscurcira la beauté de ce monde.

Je savais qu’en dessous il y avait des contours tendres,
la charrue dans le champ comme un soleil levant,
félicité, rivière glacée, qui au printemps
s’éveille et les voix chantent dans le marbre
en haut des promontoires flotte le pavillon du vent
Rien n’obscurcira la beauté de ce monde.

Allons ! Il faut tenir bon. Car on veut nous tromper,
si l’on se donne au désarroi on est perdu.
Chaque tristesse est là pour couvrir un miracle.

Un rideau que l’on baisse sur le jour éclatant,
rappelle-toi les douces rencontres, les serments,
car rien n’obscurcira la beauté de ce monde.

Il faudra jeter bas le masque de la douleur,
et annoncer le temps de l’homme, la bonté,
et les contrées du rire et la quiétude.
Joyeux, nous marcherons vers la dernière épreuve
le front dans la clarté, libation de l’espoir,
rien n’obscurcira la beauté de ce monde.


Crédits photo ©ALFRED HOOGVELD #1997 POUR ©POÈTES ANONYMES ASSOCIÉS