PÉGUY : « Après nous commence… »

PÉGUY : « Après nous commence le monde de ceux qui ne croient plus à rien… »

Je veux dire très exactement ceci : nous ne savons pas encore si nos enfants renoueront le fil de la tradition, de la conservation républicaine, si en se joignant à nous par-dessus la génération intermédiaire ils maintiendront, ils retrouveront le sens et l’instinct de la mystique républicaine. Ce que nous savons, ce que nous voyons, ce que nous connaissons de toute certitude, c’est que pour l’instant nous sommes l’arrière-garde.

Pourquoi le nier. Toute la génération intermédiaire a perdu le sens républicain, le goût de la République, l’instinct, plus sûr que toute connaissance, l’instinct de la mystique républicaine. Elle est devenue totalement étrangère à cette mystique. La génération intermédiaire, et ça fait vingt ans. Vingt- cinq ans d’âge et au moins vingt ans de durée. Nous sommes l’arrière-garde ; et non seulement une arrière-garde, mais une arrière-garde un peu isolée, quelquefois presque abandonnée. Une troupe en l’air. Nous sommes presque des spécimens. Nous allons être, nous-mêmes nous allons être des archives, des archives et des tables, des fossiles, des témoins, des survivants de ce s âges historiques. Des tables qu’on consultera.

Nous sommes extrêmement mal situés.

Dans la chronologie. Dans la succession des générations. Nous sommes une amère-garde mal liée, non liée au gros de la troupe, aux générations antiques. Nous sommes la dernière des générations qui ont la mystique républicaine. Et notre affaire Dreyfus aura été la dernière des opérations de la mystique républicaine.

Nous sommes les derniers. Presque les après- derniers. Aussitôt après nous commence un autre âge, un tout autre monde, le monde de ceux qui ne croient plus à rien, qui s’en font gloire et orgueil. Aussitôt après nous commence le monde eue nous avons nommé, que nous ne cesserons pas de nommer le monde moderne. Le monde qui fait le malin. Le monde des intelligents, des avancés, de

ceux qui savent, de ceux à qui on n’en remontre pas, de ceux à qui on n’en fait pas accroire. Le monde de ceux à qui on n’a plus rien à apprendre Le monde de ceux qui font le malin. Le monde de ceux qui ne sont pas des dupes, des imbéciles. Comme nous. C’est-à-dire : le monde de ceux qui ne croient à rien, pas même à l’athéisme, qui ne se dévouent, qui ne se sacrifient à rien. Exactement : le monde de ceux qui n’ont pas de mystique. Et qui s’en vantent. Qu’on ne s’y trompe pas, et que personne par conséquent ne se réjouisse, ni d’un côté ni de l’autre. Le mouvement de dérépublicanisation de la France est profondément le même mouvement que le mouvement de sa déchristianisation. C’est ensemble un même, un seul mouvement profond de démystication. C’est du même mouvement profond, d’un seul mouvement, que ce peuple ne croit plus à la République et qu’il ne croit plus à Dieu, qu’il ne veut plus mener la vie républicaine, et qu’il ne veut plus mener la vie chrétienne (qu’il en a assez), on pourrait presque dire qu’il ne veut plus croire aux idoles et qu’il ne veut plus croire au vrai Dieu. La même incrédulité, une seule incrédulité atteint les idoles et Dieu, atteint ensemble les faux dieux et le vrai Dieu, les dieux antiques, le Dieu nouveau, les dieux anciens et le Dieu des chrétiens. Une même stérilité dessèche la cité et la chrétienté. […] Le débat n’est pas proprement entre la République et la Monarchie, entre la République et la Royauté. […] Il n’est point exactement entre l’ancien régime et le nouveau régime français, il s’oppose, il se contrarie à toutes les anciennes cultures ensemble, à tous les anciens régimes ensemble, à toutes les anciennes cités ensemble, à tout ce qui est culture, à tout ce qui est cité. C’est en effet la première fois dans l’histoire du monde que tout un monde vit et prospère, paraît prospérer contre toute culture.

Chartes Péguy, « Notre ieunesse » (1910), in Cahiers de la quinzaine (douzième Cahier de la onzième série)

 

 

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Lettre de Léon Bloy à Johanne Molbech – 29 août 1889

 

“L’expérience de la vie m’a démontré qu’il ne faut jamais livrer son âme aux intelligences inférieures.”

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Mademoiselle,

Je me sens aujourd’hui invinciblement poussé à vous écrire, je vous prie de n’en être pas révoltée. Les deux ou trois heures de notre causerie d’hier m’ont fait, en vérité, un bien immense et je sens le besoin de vous l’exprimer. Moi, si triste d’ordinaire, si seul, tourmenté de si cruelles angoisses et si dénué de consolations, je me suis éveillé ce matin, le cœur délicieusement attendri et débordant d’une allégresse enfantine, en songeant à vous. Je ne pourrais évidemment attribuer ce prodige qu’à l’intervention providentielle de votre pitié.

Assurément, je ne manque pas d’amis. Il en est même deux ou trois que je chéris avec une grande tendresse. Mais ils sont, je le crois, un peu trop enclins à me juger et j’ai dû renoncer avec amertume à en être parfaitement compris. Vous avez eu la charité de me dire qu’il vous semblait voir en moi un ami très ancien, quoique vous ne me connaissiez que depuis un très petit nombre de jours.

J’éprouve, Mademoiselle, un sentiment tout semblable et je serais vraiment incapable de l’expliquer, sinon par la Volonté de Dieu qui, sans doute, le voulut ainsi.

Nous sommes étrangement environnés de mystère et les mouvements volontaires ou involontaires de nos pauvres âmes qui ne doivent jamais mourir ne sont pas moins cachés à notre raison que les phénomènes extérieurs de l’admirable nature. Il est certain qu’il y a des êtres qui correspondent exactement les uns aux autres dans la trame sans défaut du grand plan divin et ces êtres séparés par les continents et les mers, par les mœurs et le langage, par tous les obstacles qui peuvent séparer les créatures humaines, se rencontrent néanmoins au moment précis où le très infaillible Seigneur a décidé, du fond de ses cieux et de ses éternités, que leur rencontre était nécessaire. C’est parce que j’ai pensé qu’il en était ainsi pour vous et pour moi que j’ai l’âme ce matin si parfaitement heureuse.

Chère amie, — ne vous indignez pas, je vous prie de ce nom que je vous donne avec tant de joie — considérez avec simplicité que je suis très malheureux et privé de la plupart des consolations qui aident le commun des hommes à attendre patiemment l’heure de la mort. Dites-vous bien que je suis, — jusqu’au jour espéré de la victoire, — un vaincu, une manière de proscrit, redouté même de ceux qui ne le haïssent pas, écarté soigneusement de toutes les joies et de tous les festins de l’égoïsme social, et dévoré, par surcroît, dévoré jusqu’à en mourir, d’un immense besoin d’aimer et d’être aimé. Vous comprendrez alors, vous qui avez le front et les yeux d’une créature façonnée pour tout comprendre, que j’aie pu trouver en vous une consolation véritable et que l’amitié d’une personne sans préjugés, sans ironie, sans étonnement pour les opinions que j’exprime et que tant d’autres jugent si excessives, si paradoxales ou si folles, me paraisse une magnifique aumône dont je suis remué jusqu’au fond du cœur. […]

Il faut vraiment, Mademoiselle, que j’aie en vous une confiance tout à fait sans bornes pour vous parler de moi-même avec une telle naïveté. Mais je suis bien tranquille. Je ne crains de vous aucun reproche d’orgueil, aucun mépris ironique, aucune des sottes et banales manifestations de de la Médiocrité bourgeoise mise en présence de tout ce qui lui paraît extraordinaire.

Il est inutile d’ajouter que je ne dicte pas votre lettre, je me borne à vous en suggérer l’accent, ainsi que vous me l’avez demandé hier soir.

Ne vous irritez pas d’une lettre aussi longue, amie. Je vous répète que j’avais besoin de l’écrire.

Mais je vous en prie, gardez-la pour vous seule. L’expérience de la vie m’a démontré qu’il ne faut jamais livrer son âme aux intelligences inférieures. Je ne veux pas être jugé et je ne veux pas non plus qu’on vous juge à propos de moi.

Si nous pouvons avoir la chance de trouver quelque douceur dans nos relations d’amitié, nous cacherons cette largesse de Dieu comme les avares cachent leur trésor.

Au revoir donc, Mademoiselle, à dimanche, et puissiez-vous être inondé de bénédictions.

Votre dévoué

Léon Bloy
127 rue Blomet, Vaugirard