Anselm Jappe – POLITIQUE SANS POLITIQUE (Sur le vote)

Une chose m’étonne prodigieusement – j’oserai dire qu’elle me stupéfie -c’est qu ’à l’heure scientifique où j’écris, après les innombrables expériences, après les scandales journaliers, il puisse exister encore dans notre chère France […] un électeur, un seul électeur, cet animal irrationnel, inorganique, hallucinant, qui consente à se déranger de ses affaires, de ses rêves ou de ses plaisirs, pour voter en faveur de quelqu ’un ou de quelque chose. Quand on réfléchit un seul instant, ce surprenant phénomène n’est-il pas fait pour dérouter les philosophies les plus subtiles et confondre la raison ? Où est-il le Balzac qui nous donnera la physiologie de l’électeur moderne? et le Charcot qui nous expliquera l’anatomie et les mentalités de cet incurable dément? […] Il a voté hier, il votera demain, il votera toujours. Les moutons vont à l’abattoir. Ils ne se disent rien, eux, et ils n’espèrent rien. Mais du moins ils ne votent pas pour le boucher qui les tuera, et pour le bourgeois qui les mangera. Plus bête que les bêtes, plus moutonnier que les moutons, l’électeur nomme son boucher et choisit son bourgeois. Il a fait des Révolutions pour conquérir ce droit. Donc, rentre chez toi, bonhomme, et fais la grève du suffrage universel. » (publié dans Le Figaro du 28 nov. 1888; repris dans O. Mirbeau, La Grève des électeurs, Montreuil-sous-Bois, L’Insomniaque, 2007) – Cent vingt ans après cet appel à la « grève des électeurs », il est encore possible, et nécessaire, de répéter les mêmes arguments. Sauf pour quelques noms, on pourrait imprimer le texte dont ces lignes sont extraites et le distribuer comme tract : personne ne s’apercevrait qu’il n’a pas été écrit aujourd’hui, mais aux débuts de la « III’ République «.Visiblement, au cours de plus d’un siècle, les électeurs n’ont rien appris. Ce fait n’est pas, il est vrai, très encourageant.

« Le criminel, c’est l’électeur […] Tu es l’électeur, le votard, celui qui accepte ce qui est; celui qui, par le bulletin de vote, sanctionne toutes ses misères; celui qui, en votant, consacre toutes ses servitudes […] Tu es un danger pour nous, hommes libres, pour nous, anarchistes. Tu es un danger à l’égal des tyrans, des maîtres que tu te donnes, que tu nommes, que tu soutiens, que tu nourris, que tu protèges de tes baïonnettes, que tu défends de ta force de brute, que tu exaltes de ton ignorance, que tu légalises par tes bulletins de vote, – et que tu nous imposes par ton imbécillité. […] Si des candidats affamés de commandements et bourrés de platitudes, brossent l’échine et la croupe de ton autocratie de papier; si tu te grises de l’encens et des promesses que te déversent ceux qui t’ont toujours trahi, te trompent et te vendront demain: c’est que toi-même tu leur ressembles. […] Allons, vote bien ! Aies confiance en tes mandataires, crois en tes élus. Mais cesse de te plaindre. Les jougs que tu subis, c’est toi-même qui te les imposes. Les crimes dont tu souffres, c’est toi qui les commets. C’est toi le maître, c’est toi le criminel, et, ironie, c’est toi l’esclave, c’est toi la victime. » – Voir A. Libertad, Le Culte de la charogne. Anarchisme, un état de révolution permanente (1897-1908), Marseille, Agone, 2006.

Hegel et Marx : quand l’Histoire se répète deux fois.

« Hegel fait quelque part cette remarque que tous les grands événements et personnages historiques se répètent pour ainsi dire deux fois. Il a oublié d’ajouter : la première fois comme tragédie, la seconde fois comme farce. Caussidière pour Danton, Louis Blanc pour Robespierre, la Montagne de 1848 à 1851 pour la Montagne de 1793 à 1795, le neveu pour l’oncle. Et nous constatons la même caricature dans les circonstances où parut la deuxième édition du 18 Brumaire.

« la première fois l’Histoire se répète comme tragédie, la seconde fois comme farce. »

Les hommes font leur propre histoire, mais ils ne la font pas arbitrairement, dans les conditions choisies par eux, mais dans des conditions directement données et héritées du passé. La tradition de toutes les générations mortes pèse d’un poids très lourd sur le cerveau des vivants. Et même quand ils semblent occupés à se transformer, eux et les choses, à créer quelque chose de tout à fait nouveau, c’est précisément à ces époques de crise révolutionnaire qu’ils évoquent craintivement les esprits du passé, qu’ils leur empruntent leurs noms, leurs mots d’ordre, leurs costumes, pour apparaître sur la nouvelle scène de l’histoire sous ce déguisement respectable et avec ce langage emprunté. C’est ainsi que Luther prit le masque de l’apôtre Paul, que la Révolution de 1789 à 1814 se drapa successivement dans le costume de la République romaine, puis dans celui de l’Empire romain, et que la révolution de 1848 ne sut rien faire de mieux que de parodier tantôt 1789, tantôt la tradition révolutionnaire de 1793 à 1795. C’est ainsi que le débutant qui apprend une nouvelle langue la retraduit toujours en pensée dans sa langue maternelle, mais il ne réussit à s’assimiler l’esprit de cette nouvelle langue et à s’en servir librement que lorsqu’il arrive à la manier sans se rappeler sa langue maternelle, et qu’il parvient même à oublier complètement cette dernière. »

Karl Marx, Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte (1852)

Le Monde est à toi

Mon cœur sauvé par un défibrillateur en te voyant si intense

Brillant dans ce firmament

Imminent sous étoiles

Sans rois ni mages à ta portée

tu invectives toutes les sphères

jusqu’à ce que tout soit mis à nu

Rien que l’univers

Rendu à toi

Rendu à terre

Avec toutes tes putains de tonnerre

J’abandonne par l’opium la distance précipitée

Cette planète bleue

Sans Dieu

Où d’un sobre Index décisionnaire

tu appuies nos possibilités d’être à toi.

 

©Guillaume HOOGVELD #2012 pour le texte

Gustave MOREAU, Salomé
IMAGE ©Droits réservés pour tout pays

SARTRE aux Fenêtres de Mallarmé

Fils et petit-fils de fonctionnaire, élevé par une regrettable grand-mère, Mallarmé sent croître en lui de bonne heure une révolte qui ne trouve pas son point d’application. La société, la nature, la famille, il conteste tout, jusqu’au pauvre enfant pâle qu’il aperçoit dans la glace. Mais l’efficacité de la contestation est en raison inverse de son étendue. Bien sûr, il faut faire sauter le monde : mais comment y parvenir sans se salir les mains. Une bombe est une chose au même titre qu’un fauteuil empire : un peu plus méchante, voilà tout ; que d’intrigues et de compromissions pour pouvoir la placer où il faut. Mallarmé n’est pas, ne sera pas anarchiste : il refuse toute action singulière ; sa violence – je le dis sans ironie – est si entière et si désespérée qu’elle se change en calme idée de violence. Non, il ne fera pas sauter le monde : il le mettra entre parenthèses. Il choisit le terrorisme de la politesse; avec les choses, avec les hommes, avec lui même, il conserve toujours une imperceptible distance. C’est cette distance qu’il veut exprimer d’abord dans ses vers.

Au temps des premiers poèmes, l’acte poétique de Mallarmé est d’abord une recréation. Il s’agit de s’assurer qu’on est bien là où l’on doit être. Mallarmé déteste sa naissance : il écrit pour l’effacer. Comme le dit Blanchot, l’univers de la prose se suffit et il ne faut pas compter qu’il nous fournira de lui-même les raisons de le dépasser. Si le poète peut isoler un objet poétique dans le monde, c’est qu’il est déjà soumis aux exigences de la Poésie ; en un mot il est engendré par elle. Mallarmé a toujours conçu cette « vocation » comme un impératif catégorique. Ce qui le pousse, ce n’est pas l’urgence des impressions ; leur richesse ni la violence des sentiments. C’est un ordre : « Tu manifesteras par ton œuvre que tu tiens l’univers à distance. » Et ses premiers vers, en effet, n’ont d’autre sujet que la Poésie elle- même. On a fait remarquer que l’Idéal dont il est sans cesse question dans les poèmes reste une abstraction : le travestissement poétique d’une simple négation : c’est la région indéterminée dont il faut bien se rapprocher quand on s’éloigne de la réalité. Elle servira d’alibi : on dissimulera le ressentiment et la haine qui incitent à s’absenter de l’être en prétendant qu’on s’éloigne pour rejoindre l’idéal. Mais il eût fallu croire en Dieu : Dieu garantit la Poésie. Les poètes de la génération précédente étaient des prophètes mineurs : par leur bouche, Dieu parlait. Mallarmé ne croit plus en Dieu.

Or les idéologies ruinées ne s’effondrent pas d’un seul coup, elles laissent des pans de murs dans les esprits. Après avoir tué Dieu de ses propres mains, Mallarmé voulait encore une caution divine ; il fallait que la Poésie demeurât transcendante bien qu’il eût supprimé la source de toute transcendance : Dieu mort, l’inspiration ne pouvait naître que de sources crapuleuses. Et sur quoi fonder l’exigence poétique. Mallarmé entendait encore la voix de Dieu mais il y discernait les clameurs vagues de la nature. Ainsi, le soir, quelqu’un chuchote dans la chambre — et c’est le vent. Le vent ou les ancêtres : il reste vrai que la prose du monde n’inspire pas de poèmes ; il reste vrai que le vers exige d’avoir existé déjà ; il reste vrai qu’on l’entend chanter en soi avant de l’écrire. Mais c’est par une mystification : car le vers neuf qui va naître, c’est en fait un vers ancien qui veut ressusciter.

Ainsi les poèmes qui prétendent monter de notre cœur à nos lèvres, remontent, en vérité, de notre mémoire. L’inspiration ? Des réminiscences, un point c’est tout. Mallarmé entrevoit dans l’avenir une jeune image de lui-même qui lui fait signe; il s’approche : c’était son père. Sans doute le temps est-il une illusion : le futur n’est que l’aspect aberrant que prend le passé aux yeux de l’homme. Ce désespoir — que Mallarmé nommait alors son impuissance, car il l’inclinait à refuser toutes les sources d’inspiration et tous les thèmes poétiques qui ne fussent pas le concept abstrait et formel de Poésie — l’incite à postuler toute une métaphysique, c’est à dire une sorte de matérialisme analytique et vaguement spinoziste. Rien n’existe que la matière, éternel clapotis de l’être, espace « pareil à soi qu’il s’accroisse ou se nie ». L’apparition de l’homme transforme pour celui-ci l’éternel en temporalité et l’infini en hasard. En elle-même en effet la série infinie et éternelle des causes est tout ce qu’elle peut être ; un entendement tout connaissant en saisirait peut-être l’absolue nécessité. Mais pour un monde fini le monde apparaît comme une perpétuelle rencontre, une absurde succession de hasards. Si cela est vrai, les raisons de notre raison sont aussi folles que les raisons de notre cœur, les principes de notre pensée et les catégories de notre action sont des leurres : l’homme est un rêve impossible. Ainsi l’impuissance du poète symbolise l’impossibilité d’être homme. Il n’y a qu’une tragédie, toujours la même « et qui est résolue tout de suite, le temps d’en montrer la défaite qui se déroule fulguramment ». Cette tragédie : « il jette les dés. Qui créa se retrouve la matière, les blocs, les dés. » Il y avait les dés, il y a les dés ; il y avait les mots, il y a les mots.

L’homme : l’illusion volatile qui voltige au-dessus des mouvements de la matière. Mallarmé, créature de pure matière, veut produire un ordre supérieur à la matière. Son impuissance est théologique : la mort de Dieu créait au poète le devoir de le remplacer; il échoue. L’homme de Mallarmé comme celui de Pascal s’exprime en termes de drame et non en termes d’essence :
« Seigneur latent qui ne peut devenir », il se défini par son impossibilité. « C’est ce jeu insensé d’écrire, s’arroger en vertu d’un doute quelque devoir de tout recréer avec des réminiscences. » Mais « la Nature a lieu, on n’y ajoutera pas ». Aux époques sans avenirs, barrées par la volumineuse stature d’un roi ou par l’incontestable triomphe d’une classe, l’invention semble une pure réminiscence : tout est dit, l’on vient trop tard. Ribot fera bientôt la théorie de cette impuissance en composant nos images mentales avec des souvenirs.

On entrevoit chez Mallarmé une métaphysique pessimiste : il y aurait dans la matière, informe infinité, une sorte d’appétit obscur de revenir sur soi pour se connaître : pour éclairer son obscure infinité elle produirait ces lambeaux de pensées qu’on appelle des hommes, ces flammes déchirées. Mais la dispersion infinie  arrache et disperse l’Idée. L’homme et le hasard naissent en même temps et l’un par l’autre. L’homme est un raté, un « loup » parmi les « loups ». Sa grandeur est de vivre son défaut de fabrication jusqu’à l’explosion finale. N’est-il pas temps d’exploser ? Mallarmé, à Tournon, à Besançon, à Avignon, a très sérieusement envisagé le suicide. D’abord c’est la conclusion qui s’impose : si l’homme est impossible, il faut manifester cette impossibilité en la poussant jusqu’au point où elle se détruit elle-même. Pour une fois la cause de notre action ne saurait être la matière. L’être ne produit que de l’être ; si le Poète choisit le non-être en conséquence de sa non-possibilité, c’est le Non qui est la cause du Néant: un ordre humain s’établit contre l’être par la disparition même de l’homme. Avant Mallarmé, Flaubert, déjà, faisait tenter saint Antoine en ces termes : « (Donne-toi la mort.) Faire une chose qui vous égale à Dieu, pense donc. Il t’a créé, tu vas détruire son œuvre, toi, par ton courage, librement. » N’est-ce pas ce qu’il a toujours voulu : il y a dans le suicide qu’il médite quelque chose d’un crime terroriste. Et n’a-t-il pas dit que le suicide et le crime étaient les seuls actes surnaturels que l’on puisse faire. Il appartient à certains hommes de confondre leur drame avec celui de l’humanité ; c’est ce qui les sauve : pas un instant Mallarmé ne doute que l’espèce humaine, s’il se tue, ne viendra mourir en lui toute entière ; ce suicide est un génocide. Disparaître : on rendrait à l’être sa pureté. Puisque le hasard surgit avec l’homme, avec lui il s’évanouira : « L’infini enfin, échappe à ma famille, qui en a souffert — vieil espace — pas de hasard. Ceci devait avoir lieu dans les combinaisons de l’Infini. Vis-à-vis de l’Absolu Nécessaire — extrait l’Idée. » A travers des générations de poètes, lentement, l’idée poétique ruminait la contradiction qui la rend impossible. La mort de Dieu fit tomber le dernier voile : il était réservé à l’ultime rejeton de la race, de vivre cette contradiction dans sa pureté — et d’en mourir, donnant ainsi la conclusion poétique de l’histoire humaine. Sacrifice et génocide, affirmation et négation de l’homme, le suicide de Mallarmé reproduira le mouvement des dés : la matière se retrouve matière.

Si pourtant la crise ne s’est pas dénouée par sa mort, c’est qu’un « éclair absolu » est venu frapper à ses vitres : dans cette expérience à blanc de la mort volontaire, Mallarmé découvre tout à coup sa doctrine. Si le suicide est efficace, c’est qu’il remplace la négation abstraite et vaine de tout l’être par un travail négatif. En termes hégéliens on pourrait dire que la méditation de l’acte absolu fait passer Mallarmé du « stoïcisme », pure affirmation formelle de la pensée en face de l’être- libre, au scepticisme qui « est la réalisation de ce dont le stoïcisme est seulement le concepts ( Dans le scepticisme ) la pensée devient la pensée parfaite, anéantissant l’être du monde dans la multiple variété de ses déterminations et la négativité de la conscience de soi devient négativité », le premier mouvement de Mallarmé a été le recul du dégoût et la condamnation universelle. Réfugié en haut de sa spirale, l’héritier « n’osait bouger », de peur de déchoir.

Mais il s’aperçoit à présent que la négation universelle équivaut à l’absence de négation. Nier est un acte : tout acte doit s’insérer dans le temps et s’exercer sur un contenu particulier. Le suicide est un acte parce qu’il détruit effectivement un être et parce qu’il fait hanter le monde par une absence. Si l’être est dispersion, l’homme en perdant son être gagne une incorruptible unité ; mieux, son absence exerce une action astringente sur l’être de l’univers; pareille aux formes aristotéliciennes, l’absence resserre les choses, les pénètre de son unité secrète. C’est le mouvement même du suicide qu’il faut reproduire dans le poème. Puisque l’homme ne peut créer, mais qu’il lui reste la ressource de détruire, puisqu’il s’affirme par l’acte même qui l’anéantit, le poème sera donc un travail de destruction. Considérée du point de vue de la mort, la poésie sera, comme le dit fort bien Blanchot, « ce langage dont toute la force est de n’être pas, toute la gloire d’évoquer, en sa propre absence, l’absence de tout ». Mallarmé peut écrire fièrement à Lefébure que la Poésie est devenue critique. En se risquant tout entier, Mallarmé s’est découvert, sous l’éclairage de la mort, dans son essence d’homme et de poète. Il n’a pas abandonné sa contestation de tout, simplement il la rend efficace. Bientôt il pourra écrire que
« le poème est la seule bombe ». C’est au point qu’il lui arrive de croire qu’il s’est tué pour de bon.

Ce n’est pas par hasard que Mallarmé écrit le mot « Rien » sur la première page de ses Poésies complètes. Puisque le poème est suicide de l’homme et de la poésie, il faut enfin que l’être se referme sur cette mort, il faut le que le moment de la plénitude poétique corresponde à celui de l’annulation. Ainsi la vérité devenue de ces poèmes, c’est le néant : « Rien n’aura eu lieu que le lieu. » On connaît l’extraordinaire logique négative qu’il a inventée, comment sous sa plume, une dentelle s’abolit à n’ouvrir qu’une absence de lit pendant que le « pur vase d’aucun » agonise sans consentir à rien espérer qui annonce une rose invisible ou comment une tombe ne s’encombre que « du manque de lourds bouquets ».

« Le vierge, le vivace et le bel aujourd’hui » donne un exemple parfait de cette annulation interne du poème. « Aujourd’hui » avec son futur n’est qu’une illusion, le présent se réduit au passé, un cygne qui se croyait agir n’est qu’un souvenir de lui-même et sans espoir s’immobilise « au songe froid de mépris »; une apparence de mouvement s’évanouit, reste la surface infinie et indifférenciée du gel. L’explosion des couleurs et des formes nous révèle un symbole sensible qui nous renvoie à la tragédie humaine et celle-ci se dissout dans le néant : voilà le mouvement interne de ces poèmes inouïs qui sont à la fois des paroles silencieuses et des objets truqués. Pour finir, dans leur disparition  même, ils auront évoqué les contours de quelque objet
« échappant qui fait défaut » et leur beauté même sera comme une preuve a priori que le défaut d’être est une manière d’être.

Fausse preuve : Mallarmé est trop lucide pour ne pas comprendre que nulle expérience singulière ne contredira les principes au nom desquels on l’établit. Si le Hasard est au commencement, « jamais un coup de dés l’abolira ». Dans un acte où le hasard est en jeu, c’est toujours le hasard qui accomplit sa propre Idée en s’affirmant ou en se niant. Dans le poème, c’est le hasard lui- même qui se nie ; la poésie née du hasard et luttant contre lui abolit le hasard en s’abolissant parce que son abolition symbolique est celle de l’homme. Mais tout cela, au fond, n’est qu’une supercherie. L’ironie de Mallarmé naît de ce qu’il connaît l’absolue vanité et l’entière nécessité de son œuvre et qu’il y discerne ce couple de contraires sans synthèse qui perpétuellement s’engendre et se repousse : le hasard qui crée la nécessité, illusion de l’homme — ce morceau de nature devenu fou — la nécessité créant le hasard comme ce qui la limite et la définit a contrario, la nécessité niant le hasard « pied à pied » dans les vers, le hasard niant à son tour la nécessité puisque le full- employment des mots est impossible et la nécessité abolissant à son tour le hasard par le suicide du Poème et de la poésie. Il y a chez Mallarmé un mystificateur triste : il a créé et maintenu chez ses amis et disciples l’illusion d’un grand œuvre où soudain se résorberait le monde ; il prétendait s’y préparer. Mais il en connaissait parfaitement l’impossibilité. Il fallait simplement que sa vie même parût subordonnée à cet objet absent : l’explication orphique de la Terre (qui n’est autre que la poésie elle-même); et je ne crois pas qu’il n’ait pas conçu sa mort comme devant éterniser ce rapport à l’orphisme comme la plus haute ambition du poète et son échec comme la tragique impossibilité de l’homme. Un poète mort à vingt-cinq ans, tué par le sentiment de son impuissance : c’est un fait divers. Un poète de cinquante-six ans qui meurt au moment où il a compris peu à peu tous ses moyens et où il se dispose à commencer son œuvre, c’est la tragédie même de l’homme. La mort de Mallarmé est une mystification mémorable.

Mais c’est une mystification par la vérité : « Histrion véridique de lui-même », Mallarmé a joué devant tous pendant trente ans cette tragédie à un seul personnage qu’il a souvent rêvé d’écrire. Il fut le « seigneur latent qui ne peut devenir juvénile ombre de tous, ainsi tenant du mythe imposant aux vivants un effacement subtil et par le subtil envahissement de sa
présence ». Dans le système complexe de cette comédie, ses poésies devaient être des échecs pour être parfaites. Il ne suffisait pas qu’elles abolissent langage et monde, ni même qu’elles s’annulassent ; il fallait encore qu’elles fussent de vaines ébauches au regard d’une œuvre inouïe et impossible que le hasard d’une mort l’empêcha de commencer. Tout est dans l’ordre si l’on  considère ces suicides symboliques à la  lumière d’une mort accidentelle, l’être à la lumière du néant. Par un retour imprévu, ce naufrage atroce donne à chacun des poèmes réalisés une nécessité absolue.

Leur sens le plus poignant vient de ce qu’ils nous enthousiasment et de ce que leur auteur les tenait pour rien. Il leur donna leur dernière touche quand, la veille de sa mort, il feignit de ne penser qu’à son œuvre future et quand il écrivit à sa femme et à sa fille : « Croyez que cela devait être très beau ». Vérité ? Mensonge ? Mais c’est l’homme même, tout l’homme que veut être Mallarmé : l’homme  mourant sur tout le globe d’une désintégration de l’atome ou d’un refroidissement du Soleil et murmurant à la pensée de la Société qu’il voulait construire :
« Croyez que cela devait être fort beau ».

Héros, prophète, mage et tragédien ce petit homme féminin, discret, peu porté sur les femmes mérite de mourir au seuil de notre Siècle : il l’annonce. Plus et mieux que Nietzsche, il a vécu la Mort de Dieu ; bien avant Camus, il a senti que le suicide est la question originelle que l’homme doit se poser ; sa lutte de chaque jour contre le hasard, d’autres la reprendront sans dépasser sa lucidité ; car il se demandait en somme : peut-on trouver dans le déterminisme un chemin pour en sortir ? Peut-on renverser la praxis et retrouver une subjectivité en réduisant l’univers et soi même à l’objectif : il applique systématiquement à l’art ce qui n’était encore qu’un principe philosophique et devait devenir une maxime de la politique : « Faire et en faisant se faire » peu avant le développement gigantesque des techniques, il invente une technique de la poésie ; au moment où Taylor s’avisait de mobiliser les hommes pour donner à leur travail sa pleine efficacité, il mobilise le langage pour assurer le plein rendement des mots. Mais ce qui touchera plus encore, me semble-t-il, c’est cette angoisse métaphysique qu’il a pleinement et si modestement vécue. Pas un jour ne s’est écoulé sans qu’il ne fût tenté de se tuer et, s’il a vécu, c’est pour sa fille. Mais cette mort en sursis lui donnait une sorte d’ironie charmante et destructive : son « illumination native ». Ce fut surtout l’art de trouver et d’établir dans sa vie quotidienne et jusque dans sa perception un « deux à deux rongeur », où il engageait tous les objets de ce monde.

Il fut tout entier poète, tout entier engagé dans la destruction critique de la poésie par elle-même : et en même temps, il restait dehors ; sylphe des froids plafonds, il se regarde : si la matière produit la  poésie, peut-être la pensée lucide de la matière échappe-t-elle au déterminisme ? Ainsi sa poésie même est entre parenthèses ; on lui envoya un jour quelques dessins qui lui plurent ; mais il s’attacha tout particulièrement à un vieux mage souriant et triste: « Parce que, dit-il, il sait bien que son art est une imposture. Mais il a aussi l’air de dire : « C’eût été la vérité. »

 

Préface de Sartre à l’édition de Poésie/ Gallimard de 1945

Document inédit  sur la toile numérisé par Guillaume Hoogveld et mis en page par François Alaouret.

 

 

Lettre de Léon Bloy à Johanne Molbech – 29 août 1889

 

“L’expérience de la vie m’a démontré qu’il ne faut jamais livrer son âme aux intelligences inférieures.”

bloy-02jpg1

Mademoiselle,

Je me sens aujourd’hui invinciblement poussé à vous écrire, je vous prie de n’en être pas révoltée. Les deux ou trois heures de notre causerie d’hier m’ont fait, en vérité, un bien immense et je sens le besoin de vous l’exprimer. Moi, si triste d’ordinaire, si seul, tourmenté de si cruelles angoisses et si dénué de consolations, je me suis éveillé ce matin, le cœur délicieusement attendri et débordant d’une allégresse enfantine, en songeant à vous. Je ne pourrais évidemment attribuer ce prodige qu’à l’intervention providentielle de votre pitié.

Assurément, je ne manque pas d’amis. Il en est même deux ou trois que je chéris avec une grande tendresse. Mais ils sont, je le crois, un peu trop enclins à me juger et j’ai dû renoncer avec amertume à en être parfaitement compris. Vous avez eu la charité de me dire qu’il vous semblait voir en moi un ami très ancien, quoique vous ne me connaissiez que depuis un très petit nombre de jours.

J’éprouve, Mademoiselle, un sentiment tout semblable et je serais vraiment incapable de l’expliquer, sinon par la Volonté de Dieu qui, sans doute, le voulut ainsi.

Nous sommes étrangement environnés de mystère et les mouvements volontaires ou involontaires de nos pauvres âmes qui ne doivent jamais mourir ne sont pas moins cachés à notre raison que les phénomènes extérieurs de l’admirable nature. Il est certain qu’il y a des êtres qui correspondent exactement les uns aux autres dans la trame sans défaut du grand plan divin et ces êtres séparés par les continents et les mers, par les mœurs et le langage, par tous les obstacles qui peuvent séparer les créatures humaines, se rencontrent néanmoins au moment précis où le très infaillible Seigneur a décidé, du fond de ses cieux et de ses éternités, que leur rencontre était nécessaire. C’est parce que j’ai pensé qu’il en était ainsi pour vous et pour moi que j’ai l’âme ce matin si parfaitement heureuse.

Chère amie, — ne vous indignez pas, je vous prie de ce nom que je vous donne avec tant de joie — considérez avec simplicité que je suis très malheureux et privé de la plupart des consolations qui aident le commun des hommes à attendre patiemment l’heure de la mort. Dites-vous bien que je suis, — jusqu’au jour espéré de la victoire, — un vaincu, une manière de proscrit, redouté même de ceux qui ne le haïssent pas, écarté soigneusement de toutes les joies et de tous les festins de l’égoïsme social, et dévoré, par surcroît, dévoré jusqu’à en mourir, d’un immense besoin d’aimer et d’être aimé. Vous comprendrez alors, vous qui avez le front et les yeux d’une créature façonnée pour tout comprendre, que j’aie pu trouver en vous une consolation véritable et que l’amitié d’une personne sans préjugés, sans ironie, sans étonnement pour les opinions que j’exprime et que tant d’autres jugent si excessives, si paradoxales ou si folles, me paraisse une magnifique aumône dont je suis remué jusqu’au fond du cœur. […]

Il faut vraiment, Mademoiselle, que j’aie en vous une confiance tout à fait sans bornes pour vous parler de moi-même avec une telle naïveté. Mais je suis bien tranquille. Je ne crains de vous aucun reproche d’orgueil, aucun mépris ironique, aucune des sottes et banales manifestations de de la Médiocrité bourgeoise mise en présence de tout ce qui lui paraît extraordinaire.

Il est inutile d’ajouter que je ne dicte pas votre lettre, je me borne à vous en suggérer l’accent, ainsi que vous me l’avez demandé hier soir.

Ne vous irritez pas d’une lettre aussi longue, amie. Je vous répète que j’avais besoin de l’écrire.

Mais je vous en prie, gardez-la pour vous seule. L’expérience de la vie m’a démontré qu’il ne faut jamais livrer son âme aux intelligences inférieures. Je ne veux pas être jugé et je ne veux pas non plus qu’on vous juge à propos de moi.

Si nous pouvons avoir la chance de trouver quelque douceur dans nos relations d’amitié, nous cacherons cette largesse de Dieu comme les avares cachent leur trésor.

Au revoir donc, Mademoiselle, à dimanche, et puissiez-vous être inondé de bénédictions.

Votre dévoué

Léon Bloy
127 rue Blomet, Vaugirard