THEOREMES TEXTUELS exfiltrés : patchwork compilé par Bill Ashtray

Henri Michaux – Repos Dans Le Malheur (1938)

Posted in THEOREMES TEXTUELS exfiltrés : patchwork compilé par Bill Ashtray on mai 17th, 2017 by admin – Commentaires fermés sur Henri Michaux – Repos Dans Le Malheur (1938)

Le malheur, mon grand laboureur,

Le Malheur, assois-toi,

Repose-toi,

Reposons nous un peu toi et moi,

Repose,

Tu me trouves, tu m’éprouves, tu me le prouves.

Je suis ta ruine.

Mon grand théâtre, mon havre, mon âtre,

Ma cave d’or,

Mon avenir, ma vraie mère, mon horizon.

Dans ta lumière, dans ton ampleur, dans mon horreur,

Je m’abandonne.


Henri Michaux – PLUME précédé de LOINTAIN INTÉRIEUR [1938]

Xavier VILLAURRUTIA / Un spectre majeur de la création assigné à l’ombre dont il est le moment d’aveugler de lumière.

Posted in THEOREMES TEXTUELS exfiltrés : patchwork compilé par Bill Ashtray on octobre 3rd, 2016 by admin – Commentaires fermés sur Xavier VILLAURRUTIA / Un spectre majeur de la création assigné à l’ombre dont il est le moment d’aveugler de lumière.

NOCTURNE PEUR

Le silence le bruit et le temps et le lieu :
tout au cœur de la nuit vit un doute secret.
Immobiles dormeurs ou veilleurs somnambules
nous ne pouvons rien faire à l’angoisse cachée.

Et fermer les yeux dans l’ombre ne suffit pas
ni les plonger dans le sommeil pour ne plus regarder,
car dans l’ombre dure, la grotte du sommeil,
le même éclat de nuit revient nous réveiller.

Alors, avec le pas d’un dormeur insomnieux
sans but et sans objet commençons à marcher.barthes
La nuit vient répandre son mystère sur nous,
quelque chose nous dit : mourir c’est s’éveiller.

Sur le mur, livide miroir de solitude,
qui, parmi les ombres d’une rue désertée,
ne s’est vu qui passait, marchait à sa rencontre,
n’a connu peur, angoisse, mortelle anxiété ?

La peur de n’être que le seul vide d’un corps
que quelqu’un, moi ou un autre, peut habiter,
l’angoisse de se voir, vivant, hors de soi-même,
le doute d’être ou n’être pas réalité.

NOCTURNE CRI

J’ai peur du bruit que fait ma voix ;
mon ombre en vain je l’ai cherchée.

Serait-elle mienne cette ombre
sans corps et que je vois passer ?
Et mienne cette voix perdue
qui sème la rue de brasiers ?

Quelle voix, quelle ombre, quel rêve
éveillé mais jamais rêvé
seront la voix et seront l’ombre,
le rêve que l’on m’a volé ?

Pour écouter jaillir le sang
de mon cœur demeuré fermé,
mettrai-je oreille à ma poitrine
comme à mon pouls ma main posée ?

Le vide emplira ma poitrine,
et le cœur m’aura déserté ;
mes mains ne seront plus que dures
pulsations de marbre glacé.

NOCTURNE A LA STATUE
pleureuse-PereLachaise

A Augustin Lazo

Rêver, rêver la nuit, la rue et 1 escalier,
le cri de la statue au retour de la rue.

Courir vers la statue, ne trouver que le cri,
vouloir toucher le cri, ne trouver que l’écho,
vouloir saisir l’écho et rencontrer le mur
et courir vers le mur et toucher un miroir.
Trouver dans le miroir la statue égorgée,
la sortir du sang de son ombre,
l’habiller en un clin d’œil,
la caresser comme une sœur inattendue,
jouer avec les jetons de ses doigts,
compter à son oreille cent fois cent cent fois
et l’entendre qui dit : « Je me meurs de sommeil. »

NOCTURNE OU L’ON ENTEND RIEN

Au milieu d’un silence désert comme la rue avant le crime
sans même respirer pour que rien ne trouble ma mort
dans cette solitude sans murs
en même temps qu’ont fuit les angles
dans la tombe du lit je laisse ma statue exsangue
pour sortir dans un moment si lent
dans une interminable descente
sans bras pour les tendre
sans doigts pour saisir l’échelle qui tombe d’un piano invisible
sans rien d’autre qu’un regard et une voix
qui n’ont pas souvenir d’être sortis de lèvres et d’yeux
Que sont des lèvres ? Et des regards qui sont lèvres ?
et ma voix n’est plus mienne
dans l’eau qui ne me mouille pas
dans l’air de verre
dans le feu livide qui coupe comme le cri
Et dans le Jeu d’angoisse d’un miroir face à l’autre
tombe ma voixDSC00853 copie

Et ma voix qui s’enflamme

comme le gel de verre
comme le cri du gel

Celui même ici bas
qui ne vous a même  pas touché
A peine un frôlement pour singer une invitation a danser le Charleston dans tous les hôtels brillants de toutes les effervescences
une pulsation d’une mer où le sang aura perdu mon dénivelé
sidéré ayant perdu ses signes distinctifs
car j’ai laissé pieds et bras sur la rive
en sentant tomber de moi le filet de mes nerfs
pour une panique sous-marine
il pleut des écailles de nos beaux endormis rayons en déplacement  aux calendes grecques
alors que les bancs de poissons se dévisagent à toute heure
et comptent jusqu’à cent dans le dans le pouls de mes tempes
télégraphie muette mise au pas à laquelle nul ne répond
car le constat se révèle amer comme le sel de la mer demeurée morte
et le rêve et la mort n’ont plus rien à se dire.

©Librairie José Corti, 1991, pour la traduction française

Titre original : Nostalgia de la muerte

©Guillaume HOOGVELD @2016 pour les photographies

… Antonio Ramos Rosa, ou comment être poète au Portugal après la déflagration Pessoa

Posted in THEOREMES TEXTUELS exfiltrés : patchwork compilé par Bill Ashtray on mars 26th, 2016 by admin – Commentaires fermés sur … Antonio Ramos Rosa, ou comment être poète au Portugal après la déflagration Pessoa

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Le papier, la table, le soleil, la plume…
A côté, la fenêtre. Et je ne possède rien
et je ne suis rien de ce que j’écris. Et je n’attends rien
de tout ce que j’attends.

Tandis que j’écris je ne suis pas ne veux rien
n’écoute ni les paroles ni le silence.
J’aligne des mots mais n’avance pas encore.
Je suis assis à une table pauvre et immobile.

Le papier, la table, le soleil, la plume…
Rien ne commence, même à l’ombre je ne respire pas.
Tout est clair et distinct.
Tout est sûr ou obscur. J’avance en vain.

Je ne veux pas attendre,
je ne veux pas voguer sur le doux océan des mots.
Je ne veux cheminer qu’avec le corps que je suis,
je veux, sans vouloir, être le sang même,
muscles, langue, bras, jambes, sexe,
la même certitude occulte et unique, si souvent évidente,
la même force en alerte qui bat dans les poignets,
la même nuit ouverte que j’étends au jour entier,
la même danse, haute et souple, d’un corps vivant!

Mais je suis aujourd’hui dans l’intervalle
où l’ombre entière est froide et le sang est pauvre.
J’écris pour ne pas vivre sans espace,
pour que le corps ne meure pas dans l’ombre froide.

Je suis l’incommensurable pauvreté d’une page.
Je suis un champ en déshérence. La rive
à bout de souffle.

Mais le corps ne s’arrête jamais, le corps sait
la science exacte de la navigation dans l’espace,
le corps s’ouvre au Jour, circule en plein jour,
le corps peut vaincre l’ombre froide du jour.

Tous les mots s’éclairent
au feu sûr du corps dévêtu,
tous les mots restent nus
dans ton ombre ardente.

Droits de la traduction Editions lettres vives©

Droits en langue originale réservés à l’auteur

Image : Dubuffet, détail capturé par Guillaume HOOGVELD© (Logogriphe aux Pales, Collection Peggy Guggenheim, Venezia.)

Proust ou l’investissement dans l’Art jusqu’au don de sa vie

Posted in THEOREMES TEXTUELS exfiltrés : patchwork compilé par Bill Ashtray on mars 12th, 2016 by admin – Commentaires fermés sur Proust ou l’investissement dans l’Art jusqu’au don de sa vie

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« L’art est […] le vrai Jugement dernier. […] [Il] est la révélation, qui serait impossible par des moyens directs et conscients, de la différence qualitative qu’il y a dans la façon dont apparaît le monde, différence qui, s’il n’y avait pas l’art, resterait le secret éternel de chacun. Par l’art seulement nous pouvons sortir de nous, savoir ce que voit un autre de cet univers qui n’est pas le même que le nôtre et dont les paysages nous seraient restés aussi inconnus que ceux qu’il peut y avoir sur la lune. Grâce à l’art, au lieu de voir un seul monde, le nôtre, nous le voyons se multiplier, et autant qu’il y a d’artistes originaux, autant nous avons de mondes à notre disposition, plus différents les uns des autres que ceux qui roulent dans l’infini […] Je dis que la loi cruelle de l’art est que les êtres meurent et que nous-mêmes mourions en épuisant toutes les souffrances, pour que pousse l’herbe non de l’oubli mais de la vie éternelle, l’herbe drue des œuvres fécondes, sur laquelle les générations nouvelles viendront faire gaiement, sans souci de ceux qui dorment en dessous, leur “déjeuner sur l’herbe”… »

Marcel Proust, Le Temps retrouvé

Le Français / Itinéraire d’un enfant perdu

Posted in THEOREMES TEXTUELS exfiltrés : patchwork compilé par Bill Ashtray on décembre 7th, 2015 by admin – Commentaires fermés sur Le Français / Itinéraire d’un enfant perdu

 

suaudeau

 

Mon cher Papa,

Je sais que tu ne recevras jamais cette lettre, parce qu’ils la liront et qu’ils décideront de ne pas te l’envoyer. Je n’y peux rien. La situation dans laquelle je suis, en pratique, m’empêche de vivre ma vie. On a décidé que je devais vivre comme un mort. C’est ainsi, je ne me plains pas. Mais il faut que tu comprennes que ce silence n’est pas ma faute.

Tout le reste, si : je ne peux m’en prendre qu’à moi- même. La vie à Evreux était trop petite. Tu le sais, puisque tu m’as dit que j’avais raison de partir. J’ai voulu vivre et devenir plus grand. J’y suis arrivé, en un sens. Il paraît que le monde entier connaît mon visage et mon nom. Avant, je n’étais personne. Je crois que je suis devenu quelqu’un.

Est-ce que tu es fier de moi, ou est-ce que tu as honte ? Est-ce que tu me hais comme tous les autres ? Je te jure, moi, que je n’ai pas changé : je suis toujours ton fils. Ils ont dû te demander si tu avais remarqué quelque chose durant les mois avant mon départ. A tous, tu as dû expliquer où et quand je m’étais radicalisé. Je te le promets : je ne suis pas un radical. Je ne sais pas ce que ce mot veut dire. Tout ce que je voulais, c’était exister. On ne peut pas vivre en sachant qu’on n ’est rien. Je ne voulais pas de cette mort qui grignote du terrain en douce, la mort qui a tué Maman. Je ne voulais pas avoir le plateau pour seul horizon jusqu’à mon dernier jour.

Je sais que tu te demandes pourquoi, et que tu dois avoir de la peine.

Avant de t’expliquer, il faut que je te dise une chose : je n’en veux pas à ceux qui m’ont fait prisonnier. Ils ne comprennent rien à rien, mais ils n’ont pas besoin de comprendre. Ils sont les plus forts. Je ne peux pas leur en vouloir, seulement parce qu’ils ne voient pas le monde comme je le vois.

Ceux que je hais, ce sont tous ceux qui croient qu’on peut vivre comme nous vivons. Ceux qui vivent aussi mal que nous mais qui se sont résignés, aussi, parce qu’ils se disent que c’est normal. Est-ce que tu as accepté la défaite. Papa ? Est-ce que tu as baissé les bras ? Est-ce que tu trembles avec eux parce qu’ils t’ont raconté que les barbares sont à votre porte ? Ils te disent le contraire, mais ta porte ne sera jamais la leur.

Vous attendez les barbares ? Nous arrivons. Vous nous regardez avec horreur en cachant vos enfants et vous vous demandez comment vous défendre. Vous avez la bouche pleine de vos grands principes, vos belles valeurs, pendant que nous aiguisons nos lames. Vous vous serrez les coudes en pensant aux heures sombres où d’autres barbares sont venus. Mais vous n’avez pas compris, il n’y a pas de barbares. Nous sommes vous. Moi, le Français, tous ceux dont vous avez fait des coupeurs de gorge et des buveurs de sang plutôt que de nous donner une place en France. Vous regardez au loin, dans la poussière du désert. Nous sommes entrés depuis longtemps.

Vous ne pouvez pas nous faire la guerre : nous sommes vous. Nous sommes la mauvaise herbe, la grande maladie. Une fois que notre travail sera terminé, nous ne danserons pas sur vos tombes en remerciant le Très-Haut. Nous ne traverserons pas les océans pour ruiner d’autres civilisations. Vous ne pouvez pas comprendre : nous mourrons nous aussi, et il n’y aura ni vainqueur ni vaincu pour se souvenir de ces folies.

Je sais que vous essaierez encore de me briser. C’est trop tard, vous m’avez déjà tout pris : l’amour, la beauté des lendemains, vous avez tout fracassé.

Vous pensez que vous m’avez pris même ce qui fait de moi un danger. Mais je vous dis : je suis là, je suis là, je suis là. Est-ce que tu m’entends. Papa ?

Je suis là.

Je ne suis pas une petite chose et je vous arracherais le cœur de mes mains si elles étaient libres.

Julien SUAUDEAU@2015 Droits réservés©

Extrait du livre “Le Français”, Robert Laffont, Paris, 2015

Brecht / Mutter Courage, 1940

Posted in THEOREMES TEXTUELS exfiltrés : patchwork compilé par Bill Ashtray on décembre 3rd, 2015 by admin – Commentaires fermés sur Brecht / Mutter Courage, 1940

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From the play « Mother Courage » (Mutter Courage)

You saw sagacious Solomon
You know what came of him,
To him complexities seemed plain.
He cursed the hour that gave birth to him
And saw that everything was vain.
How great and wise was Solomon.
The world however did not wait
But soon observed what followed on.
It’s wisdom that had brought him to this state.
How fortunate the man with none.

You saw courageous Caesar next
You know what he became.
They deified him in his life
Then had him murdered just the same.
And as they raised the fatal knife
How loud he cried: you too my son!
The world however did not wait
But soon observed what followed on.
It’s courage that had brought him to that state.
How fortunate the man with none.

You heard of honest Socrates
The man who never lied:
They weren’t so grateful as you’d think
Instead the rulers fixed to have him tried
And handed him the poisoned drink.
How honest was the people’s noble son.
The world however did not wait
But soon observed what followed on.
It’s honesty that brought him to that state.
How fortunate the man with none.

Here you can see respectable folk
Keeping to God’s own laws.
So far he hasn’t taken heed.
You who sit safe and warm indoors
Help to relieve our bitter need.
How virtuously we had begun.
The world however did not wait
But soon observed what followed on.
It’s fear of god that brought us to that state.
How fortunate the man with none.

BRECHT FOUNDATION Droits réservés©

Valéry déjà avant nous

Posted in THEOREMES TEXTUELS exfiltrés : patchwork compilé par Bill Ashtray on novembre 22nd, 2015 by admin – Commentaires fermés sur Valéry déjà avant nous

Paul_Valéry

“Nous autres, civilisations, nous savons maintenant que nous sommes mortelles.”

“Nous avions entendu parler de mondes disparus tout entiers, d’empires coulés à pic avec tous leurs hommes et tous leurs engins; descendus au fond inexplorable des siècles avec leurs dieux et leurs lois, leurs académies et leurs sciences pures et appliquées, avec leurs grammaires, leurs dictionnaires, leurs classiques, leurs romantiques et leurs symbolistes, leurs critiques et les critiques de leurs critiques. Nous savions bien que toute la terre apparente est faite de cendres, que la cendre signifie quelque chose. Nous apercevions à travers l’épaisseur de l’histoire, les fantômes d’immenses navires qui furent chargés de richesse et d’esprit. Nous ne pouvions pas les compter. Mais ces naufrages, après tout, n’étaient pas notre affaire.

Élam, Ninive, Babylone étaient de beaux noms vagues, et la ruine totale de ces mondes avait aussi peu de signification pour nous que leur existence même. Mais France, Angleterre, Russie… ce seraient aussi de beaux noms. Lusitania aussi est un beau nom. Et nous voyons maintenant que l’abîme de l’histoire est assez grand pour tout le monde. Nous sentons qu’une civilisation a la même fragilité qu’une vie. Les circonstances qui enverraient les œuvres de Keats et celles de Baudelaire rejoindre les œuvres de Ménandre ne sont plus du tout inconcevables : elles sont dans les journaux.

Ce n’est pas tout. La brûlante leçon est plus complète encore. Il n’a pas suffi à notre génération d’apprendre par sa propre expérience comment les plus belles choses et les plus antiques, et les plus formidables et les mieux ordonnées sont périssables par accident; elle a vu, dans l’ordre de la pensée, du sens commun, et du sentiment, se produire des phénomènes extraordinaires, des réalisations brusques de paradoxes, des déceptions brutales de l’évidence.

Je n’en citerai qu’un exemple : les grandes vertus des peuples allemands ont engendré plus de maux que l’oisiveté jamais n’a créé de vices. Nous avons vu, de nos yeux vu, le travail consciencieux, l’instruction la plus solide, la discipline et l’application les plus sérieuses, adaptés à d’épouvantables desseins.

Tant d’horreurs n’auraient pas été possibles sans tant de vertus. Il a fallu, sans doute, beaucoup de science pour tuer tant d’hommes, dissiper tant de biens, anéantir tant de villes en si peu de temps; mais il a fallu non moins de qualités morales. Savoir et Devoir, vous êtes donc suspects?

Ainsi la Persépolis spirituelle n’est pas moins ravagée que la Suse matérielle. Tout ne s’est pas perdu, mais tout s’est senti périr.

Un frisson extraordinaire a couru la moelle de l’Europe. Elle a senti, par tous ses noyaux pensants, qu’elle ne se reconnaissait plus, qu’elle cessait de se ressembler, qu’elle allait perdre conscience — une conscience acquise par des siècles de malheurs supportables, par des milliers d’hommes du premier ordre, par des chances géographiques, ethniques, historiques innombrables.

Alors, — comme pour une défense désespérée de son être et de son avoir physiologiques, toute sa mémoire lui est revenue confusément. Ses grands hommes et ses grands livres lui sont remontés pêle-mêle. Jamais on n’a tant lu, ni si passionnément que pendant la guerre: demandez aux libraires. Jamais on n’a tant prié, ni si profondément : demandez aux prêtres. On a évoque tous les sauveurs, les fondateurs, les protecteurs, les martyrs, les héros, les pères des patries, les saintes héroïnes, les poètes nationaux…

Et dans le même désordre mental, à l’appel de la même angoisse, l’Europe cultivée a subi la reviviscence rapide de ses innombrables pensées : dogmes, philosophies, idéaux hétérogènes; les trois cents manières d’expliquer le Monde, les mille et une nuances du christianisme, les deux douzaines de positivismes : tout le spectre de la lumière intellectuelle a étalé ses couleurs incompatibles, éclairant d’une étrange lueur contradictoire l’agonie de l’âme européenne. Tandis que les inventeurs cherchaient fiévreusement dans leurs images, dans les annales des guerres d’autrefois, les moyens de se défaire des fils de fer barbelés, de déjouer les sous-marins ou de paralyser les vols d’avions, l’âme invoquait à la fois toutes les incantations qu’elle savait, considérait sérieusement les plus bizarres prophéties; elle se cherchait des refuges, des indices, des consolations dans le registre entier des souvenirs, des actes antérieurs, des attitudes ancestrales. Et ce sont là les produits connus de l’anxiété, les entreprises désordonnées du cerveau qui court du réel au cauchemar et retourne du cauchemar au réel, affolé comme le rat tombé dans la trappe… “

Firma_Valery_Paul.jpg

in VARIETE, Paul Valery, Paris,NRF,p.11,1924.

In memoriam Pessoa Soares Reis Caeiro Campos

Posted in THEOREMES TEXTUELS exfiltrés : patchwork compilé par Bill Ashtray on septembre 1st, 2015 by admin – Commentaires fermés sur In memoriam Pessoa Soares Reis Caeiro Campos

 

Fernando_Pessoa_Heteronímia

 

"Plus noble est le génie, moins noble est le destin.Un génie médiocre conquiert la gloire, un grand génie est méconnu, un génie encore plus grand est conduit au désespoir ; un dieu est crucifié."

PESSOA

Baudelaire et le miracle des Lumières

Posted in THEOREMES TEXTUELS exfiltrés : patchwork compilé par Bill Ashtray on août 20th, 2015 by admin – Commentaires fermés sur Baudelaire et le miracle des Lumières

« Le progrès aura si bien atrophié en nous toute la partie spirituelle, la mécanique nous aura si bien américanisés que rien, parmi les rêveries sanguinaires, sacrilèges ou antinaturelles des utopistes, ne pourra être comparé à ses résultats positifs. Je demande à tout homme qui pense de me montrer ce qui subsiste de la vie. De la religion, je crois inutile d’en parler et d’en chercher les restes, puisque se donner la peine de nier Dieu est le seul scandale, en pareilles matières. […] Alors, le fils fuira la famille, non pas à dix-huit ans, mais à douze, émancipé par sa précocité gloutonne ; il la fuira, non pas pour chercher des aventures héroïques, non pas pour délivrer une beauté prisonnière dans une tour, non pas pour immortaliser un galetas par de sublimes pensées, mais pour fonder un commerce, pour s’enrichir, et pour faire concurrence à son infâme papa, fondateur et actionnaire d’un journal qui répandra les lumières et qui ferait considérer le Siècle d’alors comme un suppôt de la superstition. »

Baudelaire in « Fusées »

Rimbaud / Lettre à Georges Izambard du 25 aout 1870

Posted in THEOREMES TEXTUELS exfiltrés : patchwork compilé par Bill Ashtray on juin 17th, 2015 by admin – Commentaires fermés sur Rimbaud / Lettre à Georges Izambard du 25 aout 1870

Monsieur,

spaceVous êtes heureux, vous, de ne plus habiter Charleville ! – Ma ville natale est supérieurement idiote entre les petites villes de province. Sur cela, voyez-vous, je n’ai plus d’illusions. Parce qu’elle est à côté de Mézières, – une ville qu’on ne trouve pas, – parce qu’elle voit pérégriner dans ses rues deux ou trois cents de pioupious, cette benoîte population gesticule, prud-hommesquement spadassine, bien autrement que les assiégés de Metz et de Strasbourg ! C’est effrayant, les épiciers retraités qui revêtent l’uniforme ! C’est épatant comme ça a du chien, les notaires, les vitriers, les percepteurs, les menuisiers, et tous les ventres, qui, chassepot au coeur, font du patrouillotisme aux portes de Mézières ; ma patrie se lève !… Moi, j’aime mieux la voir assise ; ne remuez pas les bottes ! c’est mon principe.

spaceJe suis dépaysé, malade, furieux, bête, renversé ; j’espérais des bains de soleil, des promenades infinies, du repos, des voyages, des aventures, des bohémienneries enfin ; j’espérais surtout des journaux, des livres… – Rien ! Rien ! Le courrier n’envoie plus rien aux libraires ; Paris se moque de nous joliment : pas un seul livre nouveau ! c’est la mort ! Me voilà réduit, en fait de journaux, à l’honorable Courrier des Ardennes, propriétaire, gérant, directeur, rédacteur en chef et rédacteur unique : A. Pouillard ! Ce journal résume les aspirations, les voeux et les opinions de la population, ainsi, jugez ! c’est du propre !… – On est exilé dans sa patrie !!!!

spaceHeureusement, j’ai votre chambre : – Vous vous rappelez la permission que vous m’avez donnée. – J’ai emporté la moitié de vos livres ! J’ai pris le diable à Paris. Dites-moi un peu s’il y a jamais eu quelque chose de plus idiot que les dessins de Grandville ? – J’ai Costal l’indien, j’ai la Robe de Nessus, deux romans intéressants. Puis, que vous dire ?… J’ai lu tous vos livres, tous ; il y a trois jours, je suis descendu aux Epreuves, puis aux Glaneuses, – oui ! j’ai relu ce volume ! – puis ce fut tout !… Plus rien ; votre bibliothèque, ma dernière planche de salut, était épuisée !… Le Don Quichotte m’apparut ; hier, j’ai passé, deux heures durant, la revue des bois de Doré : maintenant, je n’ai plus rien ! – Je vous envoie des vers ; lisez cela un matin, au soleil, comme je les ai faits : vous n’êtes plus professeur, maintenant, j’espère !…

spaceVous aviez I’air de vouloir connaître Louisa Siefert, quand je vous ai prêté ses derniers vers ; je viens de me procurer des parties de son premier volume de poésies, les Rayons perdus, 4e édition, j’ai là une pièce très émue et fort belle ; Marguerite

…………………………………

Moi j’étais à l’écart, tenant sur mes genoux
Ma petite cousine aux grands yeux bleus si doux :
C’est une ravissante enfant que Marguerite
Avec ses cheveux blonds, sa bouche si petite
Et son teint transparent………………

…………………………………

Marguerite est trop jeune. Oh ! si c’était ma fille,
Si j’avais une enfant, tête blonde et gentille,
Fragile créature en qui je revivrais,
Rose et candide avec de grands yeux indiscrets !
Des larmes sourdent presque au bord de ma paupière
Quand je pense à l’enfant qui me rendrait si fière,
Et que je n’aurai pas, que je n’aurai jamais ;
Car l’avenir, cruel en celui que j’aimais,
De cette enfant aussi veut que je désespère…

…………………………………

Jamais on ne dira de moi : c’est une mère !
Et jamais un enfant ne me dira : Maman !
C’en est fini pour moi du céleste roman
Que toute jeune fille à mon âge imagine…

…………………………………

– Ma vie à dix-huit ans compte tout un passé.

– C’est aussi beau que les plaintes d’Antigone dans Sophocle.
– J’ai les Fêtes galantes de Paul Verlaine, un joli in12 écu. C’est fort bizarre, très drôle ; mais vraiment, c’est adorable. Parfois de fortes licences ; ainsi :
spaceEt la tigresse épou/vantable d’Hyrcanie est un vers de ce volume – Achetez, je vous le conseille, La Bonne Chanson, un petit volume de vers du même poète : ça vient de paraître chez Lemerre ; je ne l’ai pas lu ; rien n’arrive ici ; mais plusieurs journaux en disent beaucoup de bien.
– Au revoir, envoyez-moi une lettre de 25 pages, – poste restante, – et bien vite !

A. Rimbaud

P.-S. – A bientôt, des révélations sur la vie que je vais mener après… les vacances…

Ce qui retient Nina.

Lui – …………………….
Ta poitrine sur ma poitrine,
Hein ? nous irions,
Ayant de l’air plein la narine,
Aux frais rayons

Du bon matin bleu qui vous baigne
Du vin de jour ?…
Quand tout le bois frissonnant saigne
Muet d’amour,

De chaque branche, gouttes vertes,
Des bourgeons clairs,
On sent dans les choses ouvertes
Frémir des chairs ;

Tu plongerais dans la luzerne
Ton blanc peignoir,
Divine avec ce bleu qui cerne
Ton grand oeil noir,

Amoureuse de la campagne,
Semant partout,
Comme une mousse de champagne,
Ton rire fou !

Riant à moi, brutal d’ivresse,
Qui te prendrais
Comme cela, – la belle tresse,
Oh !, – qui boirais

Ton goût de framboise et de fraise
O chair de fleur !
Riant au vent vif qui te baise
Comme un voleur,

Au rose églantier qui t’embête
Aimablement…
Comme moi ? petite tête,
C’est bien méchant !

Dix-sept ans ! Tu seras heureuse !
– Oh ! les grands prés
La grande campagne amoureuse !
– Dis, viens plus près !…

– Ta poitrine sur ma poitrine,
Mêlant nos voix,
Lents, nous gagnerions la ravine,
Puis les grands bois !

Puis, comme une petite morte,
Le coeur pâmé,
Tu me dirais que je te porte,
L’oeil mi-fermé…

Je te porterais palpitante
Dans le sentier…
L’oiseau filerait son andante,
Joli portier…

Je te parlerais dans ta bouche :
J’irais, pressant
Ton corps, comme une enfant qu’on couche,
Ivre du sang

Qui coule bleu sous ta peau blanche
Aux tons rosés,
Te parlant bas la langue franche….
Tiens !… – que tu sais…

Nos grands bois sentiraient la sève
Et le soleil
Sablerait d’or fin leur grand rêve
Sombre et vermeil !

Le soir ?… Nous reprendrons la route
Blanche qui court,
Flânant, comme un troupeau qui broute,
Tout à l’entour…

Nous regagnerions le village
Au demi-noir,
Et ça sentirait le laitage
Dans l’air du soir,

Ça sentirait l’étable, pleine
De fumiers chauds,
Pleine d’un rhythme lent d’haleine,
Et de grands dos

Blanchissant sous quelque lumière ;
Et, tout là-bas,
Une vache fienterait, fière,
A chaque pas !…

– Les lunettes de la grand-mère
Et son nez long
Dans son missel : le pot de bière
Cerclé de plomb

Moussant entre trois larges pipes
Qui, crânement
Fument : dix, quinze immenses lippes
Qui, tout fumant,

Happent le jambon aux fourchettes
Tant, tant et plus ;
Le feu qui claire les couchettes
Et les bahuts ;

Les fesses luisantes et grasses
D’un gros enfant
Qui fourre, à genoux, dans des tasses
Son museau blanc

Frôlé par un mufle qui gronde
D’un ton gentil
Et pourlèche la face ronde
Du fort petit ;

Noire, rogue, au bord de sa chaise,
Affreux profil,
Une vieille devant la braise
Qui fait du fil ;

Que de choses nous verrions, chère,
Dans ces taudis,
Quand la flamme illumine, claire
Les carreaux gris !…

– Et puis, fraîche et toute nichée
Dans les lilas
La maison, la vitre cachée,
Qui rit là-bas….

Tu viendras, tu viendras, je t’aime !
Ce sera beau !…
Tu viendras, n’est-ce pas ? et même…

Elle – Mais le bureau ?

Arthur Rimbaud
15 août 1870


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