ARAGON / Prose du Bonheur et D’elsa

Sa première pensée appelle son amour

Elsa
L’aurore a brui du ressac des marées

Elsa
Je tombe
Où suis-je
Et comme un galet lourd

L’homme roule après l’eau sur les sables du jour

Donc une fois de plus la mort s’est retirée

 

Abandonnant ici ce corps à réméré

Ce cœur qui me meurtrit est-ce encore moi-même

Quel archet sur ma tempe accorde un violon
Eisa
Tout reprend souffle à dire que je t’aime
Chaque aube qui se lève est un nouveau baptême
Et te remet vivante à ma lèvre de plomb
Eisa
Tout reprend souffle à murmurer ton nom

Le monde auprès de toi recommence une enfance
Déchirant les lambeaux d’un songe mal éteint
Et je sors du sommeil et je sors de l’absence
Sans avoir jamais su trouver accoutumance À rouvrir près de toi mes yeux tous les matins À revenir vers toi de mes déserts lointains

Tout ce qui fut sera pour peu qu’on s’en souvienne
En dormant mon passé que ne l’ai-je perdu

Mais voilà je gardais une main dans les miennes
Il suffit d’une main que l’univers vous tienne
Toi que j’ai dans mes bras dis où m’entraînes-tu
Douleur et douceur d’être ensemble confondues

Un jour de plus un jour
Que la barge appareille

Sur la berge s’enfuit novembre exfolié

Ce que disent les gens me revient aux oreilles

Il va falloir subir à nouveau mes pareils

Depuis le soir d’hier les avais-je oubliés

Mais dans les joncs déjà j’entends les jars crier

Je ne sais vraiment pas ce que peut bien poursuivre
Cet animal en moi comme un seau dans un puits
Qu’est-ce que j’ai vraiment à m’obstiner de vivre
Quand je n’ai plus sur moi que la couleur du givre
L’âge dans mon visage et dans mon sang la nuit
N’achèvera-t-on pas l’écorché que je suis

J’écoute au fond de moi l’écho de mes artères
Je connais cette horreur soudain quand il m’emplit
Faut-il donc se borner à subir et se taire
Faut-il donc sans y croire accomplir les mystères
Comme le sanglier blessé les accomplit
Si le valet des chiens ne sonne l’hallali

Quoi je dormais toujours ou qu’est ce paysage
Quel songe m’habitait dans l’intime des draps
Où tu vas je te suis
La vie est ton sillage
Je te tiens contre moi
Tout le reste est mirage
J’étais fou tout à l’heure
Allons où tu voudras
Non je n’ai jamais mal quand je t’ai dans mes bras

Je vis pour ce soleil secret cette lumière
Depuis le premier jour à jouer sur ta joue

Cette lèvre rendue à sa pâleur première
On peut me déchirer de toutes les manières
M’écarteler briser percer de mille trous
Souffrii en vaut la peine et j’accepte ma roue

Ah ne me parlez pas des roses de l’automne
C’est toujours le front pur de l’enfant que j’aimais
Sa paupière a gardé le teint des anémones
Je vis pour ce printemps furtif que tu me donnes
Quand contre mon épaule indolemment tu mets
Ta tête et les parfums adorables de mai

L’amour que j’ai de toi garde son droit d’aînesse
Sur toute autre raison par quoi vivre est basé
C’est par toi que mes jours des ténèbres renaissent
C’est par toi que je vis
Eisa de ma jeunesse
C) saisons de mon cœur ô lueurs épousées
Eisa ma soif et ma rosée

Comme un battoir laissé dans le bleu des lessives
Un chant dans la poitrine à jamais enfoui
L’ombre oblique d’un arbre abattu sur la rive
Que serais-jc sans toi qu’un homme à la dérive
Au fil de l’étang mort une étoupe rouie
Ou l’épave à vau-l’eau d’un temps évanoui

J’étais celui qui sait seulement être contre
Celui qui sur le noir parie à tout moment
Que serais-je sans toi qui vins à ma rencontre
Que cette heure arrêtée au cadran de la montre
Que serais-je sans toi qu’un cœur au bois dormant
Que scrais-je sans toi que ce balbutiement

Un bonhomme hagard qui ferme sa fenêtre
Le vieux cabot parlant des anciennes tournées
L’escamoteur qu’on fait à son tour disparaître
Je vois parfois celui que je n’eus manqué d’être
Si tu n’étais venue changer ma destinée
Et n’avais relevé le cheval couronné

Je te dois tout je ne suis rien que ta poussière
Chaque mot de mon chant c’est de toi qu’il venait
Quand ton pied s’y posa je n’étais qu’une pierre
Ma gloire et ma grandeur seront d’être ton lierre
Le fidèle miroir où tu te reconnais
Je ne suis que ton ombre et ta menue monnaie

J’ai tout appris de toi sur les choses humaines

Et j’ai vu désormais le monde à ta façon

J’ai tout appris de toi comme on boit aux fontaines

Comme on lit dans le ciel les étoiles lointaines

Comme au passant qui chante on reprend sa chanson

J’ai tout appris de toi jusqu’au sens du frisson

J’ai tout appris de toi pour ce qui me concerne
Qu’il fait jour à midi qu’un ciel peut être bleu
Que le bonheur n’est pas un quinquet de taverne
Tu m’as pris par la main dans cet enfer moderne
Où l’homme ne sait plus ce que c’est qu’être deux
Tu m’as pris par la main comme un amant heureux

Il vient de m’échapper un aveu redoutable

Quel verset appelait ce répons imprudent

Comme un nageur la mer
Comme un pied nu le sable

Comme un front de dormeur la nappe sur la table

L’alouette un miroir
La porte l’ouragan

La forme de ta main la caresse du gant

Le ciel va-t-il vraiment me le tenir à crime
Je l’ai dit j’ai vendu mon ombre et mon secret
Ce que ressent mon cœur sur la sagesse prime
Je l’ai dit sans savoir emporté par la rime
Je l’ai dit sans calcul je l’ai dit d’un seul trait
De s’être dit heureux qui donc ne blêmirait

Le bonheur c’est un mot terriblement amer

Quel monstre emprunte ici le masque d’une idée

Sa coiffure de sphinx et ses bras de chimère

Debout dans les tombeaux des couples qui s’aimèrent

Le bonheur comme l’or est un mot clabaudé

Il roule sur la dalle avec un bruit de dés

Qui parle du bonheur a souvent les yeux tristes
N’est-ce pas un sanglot de la déconvenue
Une corde brisée aux doigts du guitariste
Et pourtant je vous dis que le bonheur existe
Ailleurs que dans le rêve ailleurs que dans les nues
Terre terre voici ses rades inconnues

Croyez-moi ne me croyez pas quand j’en témoigne
Ce que je sais du malheur m’en donne le droit
Si quand on marche vers le soleil il s’éloigne
Si la nuque de l’homme est faite pour la poigne
Du bourreau si ses bras sont promis à la croix
Le bonheur existe et j’y crois

 

©Guillaume HOOGVELD #2016 pour la photographie

 

Camus intime

S’il est vrai que les seuls paradis sont ceux qu’on a perdus, je sais comment nommer ce quelque chose de tendre et d’inhumain qui m’habite aujourd’hui. Un émigrant revient dans sa patrie. Et moi, je me souviens. Ironie, raidissement tout se tait et me voici rapatrié. Je ne veux pas remâcher du bonheur. C’est bien plus simple et c’est bien plus facile. Car des heures, que du fond de l’oublie, je ramène vers moi, s’est conservé surtout le souvenir intact d’un pure émotion, d’un instant suspendu dans l’éternité. Cela seul est vrai en moi et je le sais toujours trop tard. Nous aimons le fléchissement d’un geste, l’opportunité d’un arbre dans le paysage. Et pour recréer tout cet amour, nous n’avons qu’un détail mais qui suffit : une odeur de chambre trop longtemps fermée, le son singulier d’un pas sur la route.  Ainsi de moi. Et si j’aimais alors en me donnant, j’étais moi-même puisqu’il n’y a que l’amour qui nous rende à nous-même.

Lentes, pénibles et graves, ces heures reviennent, aussi fortes, aussi émouvantes – parce que c’est le soir, que l’heure est triste et qu’il y a une sorte de désir vague dans le ciel sans lumières. Chaque geste retrouvé me révèle à moi-même. On m’a dit un jour : « C’est si difficile de vivre. » Et je me souviens du ton. Une autre fois, quelqu’un a murmuré :  » La pire erreur, c’est encore de faire souffrir. » Quand tout est fini, la soif de vie est éteinte. Est-ce là ce qu’on appelle le bonheur ? En longeant ces souvenirs, nous revêtons tout du même vêtement discret et la mort nous apparait comme une toile de fond aux tons vieillis. Nous revenons sur nous-mêmes. Nous sentons notre détresse et nous en aimons mieux. Oui, c’est peut-être ça le bonheur, le sentiment apitoyé de notre malheur.

Entre oui et non

Albert Camus, extrait de L’envers et l’endroit (1937)

 

 

PÉGUY : « Après nous commence… »

PÉGUY : « Après nous commence le monde de ceux qui ne croient plus à rien… »

Je veux dire très exactement ceci : nous ne savons pas encore si nos enfants renoueront le fil de la tradition, de la conservation républicaine, si en se joignant à nous par-dessus la génération intermédiaire ils maintiendront, ils retrouveront le sens et l’instinct de la mystique républicaine. Ce que nous savons, ce que nous voyons, ce que nous connaissons de toute certitude, c’est que pour l’instant nous sommes l’arrière-garde.

Pourquoi le nier. Toute la génération intermédiaire a perdu le sens républicain, le goût de la République, l’instinct, plus sûr que toute connaissance, l’instinct de la mystique républicaine. Elle est devenue totalement étrangère à cette mystique. La génération intermédiaire, et ça fait vingt ans. Vingt- cinq ans d’âge et au moins vingt ans de durée. Nous sommes l’arrière-garde ; et non seulement une arrière-garde, mais une arrière-garde un peu isolée, quelquefois presque abandonnée. Une troupe en l’air. Nous sommes presque des spécimens. Nous allons être, nous-mêmes nous allons être des archives, des archives et des tables, des fossiles, des témoins, des survivants de ce s âges historiques. Des tables qu’on consultera.

Nous sommes extrêmement mal situés.

Dans la chronologie. Dans la succession des générations. Nous sommes une amère-garde mal liée, non liée au gros de la troupe, aux générations antiques. Nous sommes la dernière des générations qui ont la mystique républicaine. Et notre affaire Dreyfus aura été la dernière des opérations de la mystique républicaine.

Nous sommes les derniers. Presque les après- derniers. Aussitôt après nous commence un autre âge, un tout autre monde, le monde de ceux qui ne croient plus à rien, qui s’en font gloire et orgueil. Aussitôt après nous commence le monde eue nous avons nommé, que nous ne cesserons pas de nommer le monde moderne. Le monde qui fait le malin. Le monde des intelligents, des avancés, de

ceux qui savent, de ceux à qui on n’en remontre pas, de ceux à qui on n’en fait pas accroire. Le monde de ceux à qui on n’a plus rien à apprendre Le monde de ceux qui font le malin. Le monde de ceux qui ne sont pas des dupes, des imbéciles. Comme nous. C’est-à-dire : le monde de ceux qui ne croient à rien, pas même à l’athéisme, qui ne se dévouent, qui ne se sacrifient à rien. Exactement : le monde de ceux qui n’ont pas de mystique. Et qui s’en vantent. Qu’on ne s’y trompe pas, et que personne par conséquent ne se réjouisse, ni d’un côté ni de l’autre. Le mouvement de dérépublicanisation de la France est profondément le même mouvement que le mouvement de sa déchristianisation. C’est ensemble un même, un seul mouvement profond de démystication. C’est du même mouvement profond, d’un seul mouvement, que ce peuple ne croit plus à la République et qu’il ne croit plus à Dieu, qu’il ne veut plus mener la vie républicaine, et qu’il ne veut plus mener la vie chrétienne (qu’il en a assez), on pourrait presque dire qu’il ne veut plus croire aux idoles et qu’il ne veut plus croire au vrai Dieu. La même incrédulité, une seule incrédulité atteint les idoles et Dieu, atteint ensemble les faux dieux et le vrai Dieu, les dieux antiques, le Dieu nouveau, les dieux anciens et le Dieu des chrétiens. Une même stérilité dessèche la cité et la chrétienté. […] Le débat n’est pas proprement entre la République et la Monarchie, entre la République et la Royauté. […] Il n’est point exactement entre l’ancien régime et le nouveau régime français, il s’oppose, il se contrarie à toutes les anciennes cultures ensemble, à tous les anciens régimes ensemble, à toutes les anciennes cités ensemble, à tout ce qui est culture, à tout ce qui est cité. C’est en effet la première fois dans l’histoire du monde que tout un monde vit et prospère, paraît prospérer contre toute culture.

Chartes Péguy, « Notre ieunesse » (1910), in Cahiers de la quinzaine (douzième Cahier de la onzième série)

 

 

IMAGE ©Droits réservés pour tout pays y compris l’URSS.

In memoriam Paul Celan, Fugue de mort (Todesfuge)

Lait noir du petit jour nous le buvons le soir
nous le buvons midi et matin nous le buvons la nuit
nous buvons et buvons
nous creusons une tombe dans les airs on y couche à son aise
Un homme habite la maison qui joue avec les serpents qui écrit
qui écrit quand il fait sombre sur l’Allemagne tes cheveux d’or Margarete
il écrit cela et va à sa porte et les étoiles fulminent il siffle pour appeler ses chiens
il siffle pour rappeler ses Juifs et fait creuser une tombe dans la terre
il nous ordonne jouez maintenant qu’on y danse

Lait noir du petit jour nous te buvons la nuit
nous te buvons midi et matin nous te buvons le soir
nous buvons et buvons
Un homme habite la maison qui joue avec les serpents qui écrit
qui écrit quand il fait sombre sur l’Allemagne tes cheveux d’or Margarete
Tes cheveux de cendre Sulamith nous creusons une tombe dans les airs on y couche à son aise
Il crie creusez plus profond la terre vous les uns et les autres chantez et jouez
il saisit le fer à sa ceinture il le brandit ses yeux sont bleus
creusez plus profond les bêches vous les uns et les autres jouez encore qu’on y danse

Lait noir du petit jour nous te buvons la nuit
nous te buvons midi et matin nous te buvons le soir
nous buvons et buvons
un homme habite la maison tes cheveux d’or Margarete
tes cheveux de cendre Sulamith il joue avec les serpents

Il crie jouez la mort plus doucement la mort est un maître d’Allemagne
il crie plus sombre les accents des violons et vous montez comme fumée dans les airs
et vous avez une tombe dans les nuages on y couche à son aise
Lait noir du petit jour nous te buvons la nuit
nous te buvons midi la mort est un maître d’Allemagne
nous te buvons soir et matin nous buvons et buvons
la mort est un maître d’Allemagne ses yeux sont bleus
il te touche avec une balle de plomb il te touche avec précision
un homme habite la maison tes cheveux d’or Margarete
il lâche ses chiens sur nous et nous offre une tombe dans les airs
il joue avec les serpents il rêve la mort est un maître d’Allemagne

tes cheveux d’or Margarete
tes cheveux de cendre Sulamith

1945.

Traduction by O. Favier.

Pessoa / Passage des heures/ Texte intégral

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Je porte dans mon cœur

comme dans un coffre impossible à fermer tant il est plein,

tous les lieux que j’ai hantés,

tous les ports où j’ai abordé,

tous les paysages que j’ai vus par des fenêtres ou des hublots,

ou des dunettes, en rêvant,

et tout cela, qui n’est pas peu, est infime au regard de mon désir.

L’entrée de Singapour, au petit jour, de couleur verte,

le corail des Maldives dans la touffeur de la traversée,

Macao à une heure du matin… Tout à coup je m’éveille…

Yat-lô-lô- lô-lô – lô-lô- lô…Ghi …

Et tout cela résonne en moi du fond d’une autre réalité…

L’allure nord-africaine quasiment de Zanzibar au soleil…

Dar es-Salam (la sortie est difficile…)

Majunga, Nossi-Bé, Madagascar et ses verdures…

Tempêtes à l’entour de Guardafui…

Et le cap de Bonne-Espérance, net dans le soleil du matin…

Et la ville du Cap avec la Montagne de la Table au fond…

J’ai voyagé en plus de pays que ceux où j’ai touché,

vu plus de paysages que ceux sur lesquels j’ai posé les yeux,

expérimenté plus de sensations que toutes les sensations que j’ai

éprouvées,

car, plus j’éprouvais, plus il me manquait à éprouver,

et toujours la vie m’a meurtri, toujours elle fut mesquine, et moi

malheureux

A certains moments de la journée il me souvient de tout cela, dans

l’épouvante,

je pense à ce qui me restera de cette vie fragmentée, de cet apogée,

de cette route dans les tournants, de cette automobile au bord du

chemin, de ce signal,

de cette tranquille turbulence de sensations contradictoires,

de cette transfusion, de cet insubstanciel, de cette convergence diaprée,

de cette fièvre au fond de toutes les coupes,

de cette angoisse au fond de tous les plaisirs,

de cette satiété anticipée à l’anse de toutes les tasses,

de cette partie de cartes fastidieuse entre le Cap de Bonne-Espérance et

les Canaries

La vie me donne-t-elle trop ou bien trop peu ?

Je ne sais si je sens trop ou bien trop peu, je ne sais

s’il me manque un scrupule spirituel, un point d’appui sur l’intelligence,

une consanguinité avec le mystère des choses, un choc

à tous les contacts, du sang sous les coups, un ébranlement sous l’effet

des bruits,

ou bien s’il est à cela une autre explication plus commode et plus heureuse.

Quoi qu’il en soit, mieux valait ne pas être né,

parce que, toute intéressante qu’elle est à chaque instant,

la vie finit par faire mal, par donner la nausée, par blesser, par frotter,

par craquer,

par donner envie de pousser des cris, de bondir, de rester à terre, de sortir

de toutes les maisons, de toutes les logiques et de tous les balcons,

de bondir sauvagement vers l a mort parmi les arbres et les oublis,

parmi culbutes, périls et absence de lendemain,

et tout cela aurait dû être quelque chose d’autre, plus semblable à ce que

je pense,

avec ce que je pense ou éprouve, sans que je sache même quoi, ô vie.

On a chassé le bouffon du palais à coups de fouets, sans raison,

on a fait lever le mendiant de la marche où il était tombé.

On a battu l’enfant abandonné, on lui a arraché le pain des mains.

Oh, douleur immense du monde, où l’action se dérobe…

Si décadent, si décadent, si décadent…

Je ne suis bien que lorsque j’entends de la musique – et encore…

Jardins du dix-huitième siècle avant 89

où êtes-vous, moi qui n’importe comment voudrais pleurer ?

Tel un baume qui ne réconforte que par l’idée que c’est un baume,

Le soir d’aujourd’hui et de tous les jours, peu à peu, monotone, tombe.

On a allumé les lumières, la nuit tombe, la vie se métamorphose,

N’importe comment, il faut continuer à vivre.

Mon âme brûle comme si c’était une main, physiquement.

Je me cogne à tous les passants sur le chemin.

Ma propriété de campagne,

dire qu’il est entre toi et moi moins qu’un train, qu’une diligence

et que la décision de partir

si bien que je reste sur place, je reste… Je suis celui qui veut toujours partir

et qui toujours reste, toujours reste, toujours reste –

jusqu’à la mort physique il reste, même s’il part, il reste, reste, reste…

Rends-moi humain, ô nuit, rends-moi fraternel et empressé,

ce n’est que de façon humanitaire qu’on peut vivre.

Ce n’est qu’en aimant les hommes, les actions, la banalité des travaux

ce n’est qu’ainsi – pauvre de moi ! – ce n’est qu’ainsi que l’on peut vivre.

Ce n’est qu’ainsi, ô nuit, et moi qui jamais ne pourrai vivre dans ce style !

J’ai tout vu, et de tout je me suis émerveillé,

mais ce tout ou bien fut en excès ou bien ne suffit pas, je ne saurais le dire –

et j’ai souffert.

J’ai vécu toutes les émotions, toutes les pensées, tous les gestes,

et il m’en est resté une tristesse comme si j’avais voulu les vivre sans y parvenir.

J’ai aimé et haï comme tout le monde,

mais pour tout le monde cela a été normal et instinctif,

et pour moi ce fut toujours l’exception, le choc, la soupape, le spasme.

Viens, ô nuit, apaise-moi, et noie mon être en tes eaux.

Affectueuse de l’Au-Delà, maîtresse du deuil infini,

Mère suave et antique des émotions non démonstratives,

sœur aînée, vierge et triste aux pensées décousues,

fiancée dans l’éternelle attente de nos desseins inachevés,

avec la direction constamment abandonnée de notre destin,

notre incertitude païenne et sans joie,

notre faiblesse chrétienne sans foi,

notre bouddhisme inerte, sans amour pour les choses et sans extases,

notre fièvre, notre pâleur, notre impatience de faibles,

notre vie, ô mère, notre vie perdue…

Je ne sais pas sentir, je ne sais pas être humain, vivre en bonne

intelligence

au sein de mon âme triste avec les hommes mes frères sur la terre.

Je ne sais pas être utile fût-ce dans mes sensations, être pratique,

être quotidien, net

avoir un poste dans la vie, avoir un destin parmi les hommes,

avoir une œuvre, une force, une envie, un jardin,

une raison de me reposer, un besoin de me distraire,

une chose qui me vienne directement de la nature.

Pour cette raison sois-moi maternelle, ô nuit tranquille…

Toi qui ravis le monde au monde, toi qui est la paix,

toi qui n’existes pas, qui n’est que l’absence de la lumière,

toi qui n’est pas une chose, un lieu, une essence, une vie,

Pénélope à la toile, demain défaite, de ton obscurité,

Circé irréelle des fébriles, des angoissés sans cause,

viens à moi, ô nuit, tends-moi les mains,

et sur mon front, ô nuit, sois fraîcheur et soulagement.

Toi, dont la venue est si douce qu’elle paraît un éloignement,

dont le flux et le reflux des ténèbres, quand la lune respire doucement,

ont des vagues de tendresse morte, un froid de mers de songe,

des brises de paysages irréels pour l’excès de notre angoisse…

Toi, et ta pâleur, toi, plaintive, toi, toute liquidité,

arôme de mort parmi les fleurs, haleine de fièvre sur les bords,

toi, reine, toi, châtelaine, toi, femme pâle, viens…

Tout sentir de toutes les manières,

tout vivre de toutes parts,

être la même chose de toutes les façons possibles en même temps,

réaliser en soi l’humanité de tous les moments

en un seul moment diffus, profus, complet et lointain…

J’ai toujours envie de m’identifier à ce avec quoi je sympathise

et toujours je me mue, tôt ou tard,

en l’objet de ma sympathie, pierre ou désir,

fleur ou idée abstraite,

foule ou façon de comprendre Dieu.

Et je sympathise avec tout, je vis de tout en tout.

Les hommes supérieurs me sont sympathiques parce qu’ils sont

supérieurs,

et sympathiques les hommes inférieurs parce qu’ils sont supérieurs

aussi

parce que le fait d’être inférieur est autre chose qu’être supérieur,

et partant c’est une supériorité à certains moments de la vision.

Je sympathise avec certains hommes pour leurs qualités de caractère,

et avec d’autres je sympathise pour leur manque de ces qualités,

et avec d’autres encore je sympathise par sympathie pure

et il y a des moments absolument organiques qui embrassent toute l’humanité.

Oui, comme je suis monarque absolu dans ma sympathie,

il suffit qu’elle existe pour qu’elle ait sa raison d’être

Je presse contre mon sein haletant, en une étreinte émue

(dans la même étreinte émue),

l’homme qui donne sa chemise au pauvre qu’il ne connaît pas,

le soldat qui meurt pour sa patrie sans savoir ce qu’est la patrie,

et le matricide, le fratricide, l’incestueux, le suborneur d’enfants,

le voleur de grand chemin, le corsaire des mers,

le pickpocket, l’ombre aux aguets dans les venelles –

ils sont tous ma maîtresse favorite au moins un instant dans ma vie.

Je baise sur les lèvres de toutes les prostituées,

sur les yeux je baise tous les souteneurs,

aux pieds de tous les assassins gît ma passivité,

et ma cape à l’espagnole couvre la retraite de tous les voleurs.

Tout être est la raison de ma vie.

J’ai connu tous les crimes,

j’ai vécu à l’intérieur de tous les crimes

(je fus moi-même, ni tel ou tel dans le vice,

mais le propre vice incarné qu’entre eux ils pratiquèrent,

et de ces heures j’ai fait l’arc de triomphe suprême de ma vie).

Je me suis multiplié pour m’éprouver,

pour m’éprouver moi-même il m’a fallu tout éprouver.

j’ai débordé, je n’ai fait que m’extravaser,

je me suis dévêtu, je me suis livré,

et il est en chaque coin de mon âme un autel à un dieu différent.

Les bras de tous les athlètes m’ont étreint subitement féminin,

et à cette seule pensée j’ai défailli entre des muscles virtuels.

Ma bouche a reçu les baisers de toutes les rencontres,

dans mon cœur se sont agités les mouchoirs de tous les adieux,

tous les appels obscènes du geste et des regards

me fouillent tout le corps avec leur centre dans les organes sexuels

J’ai été tous les ascètes, tous les parias, tous les oubliés

et tous les pédérastes – absolument tous (il n’en manquait pas un)

rendez-vous noir et vermeil dans les bas-fonds infernaux de mon âme !

(Freddie, je t’appelais Baby, car tu étais blond et blanc, et je t’aimais,

de combien d’impératrices présomptives et de princesses détrônées tu

me tins lieu !)

Mary, avec qui je lisais Burns en des jours tristes comme la sensation

d’être vivant,

Tu ne sais guère combien d’honnêtes ménages, combien de familles

heureuses

ont vécu en toi mes yeux mon bras autour de ta taille et ma conscience

flottante,

leur vie paisible, leurs maisons de banlieue avec jardin, leurs half-holidays

inopinés…

Mary, je suis malheureux…

Freddie, je suis malheureux…

Oh, vous tous, tant que vous êtes, fortuits, attardés,

combien de fois avez-vous pu penser à penser à moi, mais sans le faire ?

Ah, comme j’ai peu compté dans votre vie profonde,

si peu en vérité – et ce que j’ai été, moi, ô mon univers subjectif,

ô mon soleil, mon clair de lune, mes étoiles, mon moment,

ô part externe de moi perdue dans les labyrinthes de Dieu !

Tout passe, toutes les choses en un défilé qui m’est intérieur,

et toutes les cité du monde en moi font leur rumeur…

Mon cœur tribunal, mon cœur marché, mon cœur salle de Bourse,

mon cœur comptoir de banque,

mon cœur rendez-vous de toute l’humanité,

Mon cœur banc de jardin public, auberge, hôtellerie, cachot numéroté

(Aqui estuvo el Manolo en visperas de ira ao patibulo) (1)

mon cœur club, salon, parterre, paillasson, guichet, coupée,

pont, grille, excursion, marche, voyage, vente aux enchères, foire

kermesse,

mon cœur œil-de-bœuf,

mon cœur colis,

mon cœur papier, bagage, satisfaction, livraison

mon cœur marge, limite, abrégé, index,

eh là, eh là, eh là, mon cœur bazar.

Tous les amants se sont baisés dans mon âme,

tous les clochards ont dormi un moment sur mon corps,

tous les méprisés se sont appuyés un moment à mon épaule,

ils ont traversé la rue à mon bras, tous les vieux et tous les malades,

et il y eut un secret que me dirent tous les assassins.

(Celle dont le sourire suggère la paix que je n’ai pas

et don la façon de baisser les yeux fait un paysage de Hollande

avec les femmes coiffées de lin

et tout l’effort quotidien d’un peuple pacifique et propre…

Celle qui est la bague laissée sur la commode

et la faveur coincée en refermant le tiroir,

faveur rose, ce n’est pas la couleur que j’aime, mais la faveur coincée

tout de même que je n’aime pas la vie, mais c’est la sentir que j’aime…

Dormir ainsi qu’un chien errant sur la route, au soleil,

définitivement étranger au restant de l’univers,

et que les voitures me passent sur le corps.)

J’ai couché avec tous les sentiments,

j’ai été souteneur de toutes les émotions,

tous les hasards des sensations m’ont payé à boire,

j’ai fait de l’œil à toutes les raisons d’agir,

j’ai été la main dans la main avec toutes les velléités de départ,

fièvre immense des heures !

Angoisse de la forge des émotions !

Rage, écume, l’immensité qui ne tient pas dans mon mouchoir,

la chienne qui hurle la nuit,

la mare de la métairie qui hante mon insomnie,

le bois comme il était le soir, quand nous nous y promenions, la rose,

la broussaille indifférente, la mousse, les pins,

la rage de ne pas contenir tout cela, de ne pas suspendre tout cela

ô faim abstraite des chose, rut impuissant des minutes qui passent

orgie intellectuelle de sentir la vie !

Tout obtenir par suffisance divine –

les veilles, les consentements, les avis,

les choses belles de la vie –

le talent, la vertu, l’impunité,

la tendance à reconduire les autres chez eux,

la situation de passager,

la commodité d’embarquer tôt pour trouver une place,

et toujours il manque quelque chose, un verre, une brise, une phrase,

et la vie fait d’autant plus mal qu’on a plus de plaisir et qu’on

invente d’avantage.

Pouvoir rire, rire, rire, effrontément,

rire comme un verre renversé,

fou absolument du seul fait de sentir,

rompu absolument de me frotter contre les choses,

blessé à la bouche pour avoir mordu aux choses,

les ongles en sang pour m’être cramponné aux choses,

et qu’ensuite on me donne la cellule qu’on voudra et

j’aurai des souvenirs de la vie.

Tout sentir de toutes les manières,

avoir toutes les opinions ,

être sincère en se contredisant chaque minute,

se déplaire à soi-même en toute liberté d’esprit,

et aimer les choses comme Dieu.

Moi, qui suis plus frère d’un arbre que d’un ouvrier,

moi, qui sens davantage la feinte douleur de la mer qui bat

sur la grève

que la douleur réelle des enfants que l’on bat

(ah, comme cela doit sonner faux ; pauvres enfants que l’on bat,

mais aussi pourquoi faut-il que mes sensations se bousculent à

si vive allure ?)

Moi, enfin, qui suis un dialogue continu

à haute voix, incompréhensible, au cœur de la nuit dans la tour,

lorsque les cloches oscillent vaguement sans que nul ne les touche

et qu’on souffre de savoir que la vie se poursuivra demain.

Moi, enfin, littéralement moi,

et moi métaphoriquement aussi,

moi, le poète sensationniste, envoyé du Hasard

aux lois irrépréhensibles de la Vie

moi, le fumeur de cigarettes par adéquate profession,

l’individu qui fume l’opium, qui prend de l’absinthe, mais qui, enfin,

aime mieux penser à fumer de l’opium plutôt que d’en fumer

et qui trouve que de lorgner l’absinthe à boire a plus de goût que de

la boire…

Moi, ce dégénéré supérieur sans archives dans l’âme,

sans personnalité avec valeur déclarée,

moi, l’investigateur solennel des chose futiles,

moi qui serais capable d’aller vivre en Sibérie pour le seul plaisir de

prendre cette idée en aversion,

et qui trouve indifférent de ne pas attacher d’importance à la patrie,

parce que je n’ai pas de racine, comme un arbre, et que par conséquent

je suis déraciné…

moi, qui si souvent me sens aussi réel qu’une métaphore,

qu’une phrase écrite par un malade dans le livre de la jeune fille qu’il

a trouvé sur la terrasse,

ou qu’une partie d’échecs sur le pont d’un transatlantique,

moi, la bonne d’enfants qui pousse les perambulators dans

tous les jardins publics,

moi, le sergent de ville qui l’observe, arrêté derrière elle,

dans l’allée,

moi, l’enfant dans la poussette, qui fait des signaux à son

inconscience lucide avec un hocher à grelots.

Moi, le paysage au fond de tout cela, la paix citadine

fondue à travers les arbres du jardin public,

moi, ce qui les attend tous au logis,

moi, ce qu’ils trouvent dans la rue,

moi, ce qu’ils ne savent pas d’eux-mêmes,

moi, cette chose à quoi tu penses – et ton sourire te trahit –

moi, le contradictoire, l’illusionnisme, la kyrielle, l’écume,

l’affiche fraîche encore, les hanches de la Française, le regard du curé,

le rond-point où les rues se croisent et où les chauffeurs dorment contre

les voitures,

la cicatrice du sergent à mine patibulaire,

la crasse sur le collet du répétiteur malade qui rentre à la maison,

la tasse dans laquelle buvait toujours le tout-petit qui est mort,

celle dont l’anse est fêlée (et tout cela tient dans un cœur de mère

et l’emplit)…

moi, la dictée de français de la petite qui tripote ses jarretelles,

moi, les pieds qui se touchent sous la table de bridge avec le

lustre au plafond,

moi, la lettre cachée, la chaleur du fichu, le balcon avec la

fenêtre entrouverte,

la porte de service où la bonne avoue son faible pour un cousin,

ce coquin de José qui avait promis de venir et qui a fait faux bond,

alors qu’on avait préparé un bon tour à lui jouer…

Moi, tout cela, et, en sus de cela, tout le reste du monde…

Tant de choses, les portes qui s’ouvrent, et la raison pour

laquelle elles s’ouvrent,

et les choses qu’ont faites les mains qui ouvrent les portes…

Moi, le malheur – crème de toutes les expressions,

l’impossibilité d’exprimer tous les sentiments,

sans qu’il y ait une pierre au cimetière pour le frère de cette foule,

et ce qui semble ne rien vouloir dire veut toujours dire quelque chose…

Oui, moi, l’officier mécanicien de la marine qui suis superstitieux

comme une brave campagnarde,

et qui porte monocle afin de ne pas ressembler à l’idée réelle que je

me fais de moi,

qui mets parfois trois heures à m’habiller sans d’ailleurs trouver

cela naturel,

mais je le trouve métaphysique et si l’on frappe à ma porte je

me fâche,

pas tellement parce qu’on interrompt mon nœud de cravate que pour

le fait de constater que la vie passe…

Oui, enfin, moi le destinataire des lettres cachetées,

la malle aux initiales détériorées,

l’intonation des voix que l’on entendrait plus –

Dieu garde tout cela en son Mystère, et parfois nous l’éprouvons

et la vie tout à coup se fait pesante et il fait très froid plus près que

le corps.

Brigitte, la cousine de ma tante,

le général dont elles parlaient – général au temps où elles étaient petites –

et la vie était guerre civile à tous les tournants…

Vive le mélodrame où Margot a pleuré !

Les feuilles sèches tombent à terre régulièrement

Mais le fait est que c’est toujours l’automne à l’automne,

après quoi vient l’hiver fatalement

et il n’est pour conduire la vie qu’un chemin, la vie même…

Ce vieillard insignifiant, mais qui pourtant a connu les romantiques,

cet opuscule politique du temps des révolutions constitutionnelles,

et la douleur que laisse tout cela, sans qu’on en sache la raison,

ni qu’il y ait pour tout pleurer d’autre raison que de le sentir.

Je tourne tous les jours à l’angle de toutes les rues,

et dès que je pense à une autre chose, c’est à une autre que je pense.

Je ne me soumets que par atavisme

et il y a toujours des raisons d’émigrer pour qui n’est pas alité.

Des terrasses de tous les cafés de toutes les villes

accessibles à l’imagination,

j’observe la vie qui passe, sans bouger je la suis,

je lui appartiens sans tirer un geste de ma poche

ni noter ce que j’ai vu pour ensuite faire semblant de l’avoir vu.

Dans l’automobile jaune passe la femme définitive de quelqu’un,

auprès d’elle je vais à son insu.

Sur le premier trottoir ils se rencontrent par un hasard prémédité,

mais dès avant leur rencontre j’étais déjà la avec eux.

Il n’est moyen pour eux de m’esquiver, pas moyen que je me trouve

pas en tout lieu.

Mon privilège est un tout

(brevetée, sans garantie de Dieu, mon Âme).

J’assiste à tout et définitivement.

Il n’est bijou de femme qui ne soit acheté par moi et pour moi,

il n’est d’intention d’espérer qui ne soit mienne de quelque façon,

il n’est de résultat de conversation qui ne soit mien par hasard.

Il n’est son de cloche à Lisbonne il y a trente ans, il n’est soirée

du Théatre San Carlos il y en a cinquante,

qui ne soit mien par gentillesse déposée.

J’ai été élevé par l’Imagination,

j’ai toujours cheminé avec elle la main dans la main,

j’ai toujours aimé, haï, parlé et pensé dans cette perspective,

et tous mes jours s’encadrent à cette croisée,

et toutes les heures paraissent miennes de cette façon.

Chevauchée explosive, explosée, comme une bombe qui éclate,

Chevauchée éclatant de tous côtés en même temps,

Chevauchée au-dessus de l’espace, saut par-dessus le temps,

bondis, cheval électron-ion, système solaire en raccourci,

au sein de l’action des pistons, hors de la rotation des volants.

Dans les pistons, converti en une vitesse abstraite et folle,

je ne suis que fer et vitesse, va-et-vient, folie, rage contenue,

lié à la piste de tous les volants je tournoie des heures fabuleuses

et tout l’univers grince, craque et en moi s’estompe.

Ho-ho-ho-ho-ho!

De plus en plus avec l’esprit en avant du corps,

en avant de la propre idée rapide du corps projeté,

avec l’esprit qui suit en avant du corps, ombre, étincelle,

hé-là-ho-ho…Hélàhoho…

Toute l’énergie est la même et toute la nature est identique…

La sève de la sève des arbres est la même énergie que celle qui

met en branle

les roues de la locomotive, les roues du tramway, les volants des diésels,

et une voiture tirée par des mules ou marchant à l’essence obéit à

une même force.

Fureur panthéiste de sentir en moi formidablement,

avec tous mes sens en ébullition, tous mes pores fumants,

que tout n’est qu’une unique vitesse, qu’une unique énergie, qu’une

unique ligne divine

de soi à soi, chuchotant dans la fixité des violences de vitesse démente…

Ave, salve, vive la véloce unité de toute chose !

Ave, salve, vive l’égalité de tout en flèche !

Ave, salve, vive la grande machine de l’univers !

Ave, vous qui ne faites qu’un, arbres, machines, lois !

Ave, vous qui ne faites qu’un, vers de terre, pistons, idées abstraites,

la même sève vous emplit, la même sève vous transforme,

la même chose vous êtes, et le reste est extérieur et faux,

le reste, tout le statique qui demeure dans les yeux fixes,

mais non dans mes nerfs moteur à explosion à huiles lourdes ou

légères,

non dans mes nerfs qui sont toutes les machines, tous les systèmes

d’engrenage,

non dans mes nerfs locomotive, tram, automobile, batteuse à vapeur,

dans mes nerfs machine maritime, diésel, semi-diesel, Campbell,

dans mes nerfs installation absolue à la vapeur, au gaz, à l’huile,

à l’électricité,

machine universelle actionnée par les courroies de tous les moments !

Tous les matins sont le matin et la vie.

Toutes les aurores brillent au même endroit :

l’Infini…

Toutes les joies d’oiseaux viennent du même gosier,

tous les tremblements de feuille sont du même arbre,

et tous ceux qui se lèvent tôt pour aller travailler

vont de la même maison à la même usine par le même chemin…

Roule, grande boule, fourmilière de consciences, terre

roule, teintée d’aurore, chapée de crépuscule, d’aplomb sous les

soleils , nocturne

roule dans l’espace abstrait, dans la nuit à peine éclairée, roule…

Dans ma tête je sens la vitesse de la rotation de la terre,

et tous les pays et tous les vivants tournent en moi,

envie centrifuge, fureur d’escalader le ciel jusqu’aux astres,

bats à coups redoublés contre les parois internes de mon crâne,

parsème d’aiguilles aveugles toute la conscience de mon corps,

mille fois fais-moi lever et me diriger vers l’Abstrait,

vers l’introuvable, et là sans restrictions aucunes,

vers l’invisible But – tous les point où je ne suis pas – et simultanément…

Ah, n’être ni arrêté ni en mouvement,

ah, n’être ni debout ni couché,

ni éveillé ni endormi,

ni ici ni en un autre point quelconque,

résoudre l’équation de cette prolixe inquiétude,

savoir où me coucher afin de me promener dans toutes les rues…

Ho-ho-ho-ho-ho-ho-ho

Chevauchée ailée de moi par-dessus toutes les choses,

chevauchée brisée de moi par-dessous toutes les choses,

chevauchée ailée et brisée de moi à cause de toutes les choses…

Hop ! là, plus haut que les arbres, hop !là plus bas que les étangs,

hop ! là contre les murs, hop, là que je m’écorche contre les troncs,

hop ! là dans l’air, hop ! là, dans le vent, hop ! là, hop ! là, sur

les plages,

avec une vitesse croissante, insistante, violente,

hop ! là[U2] , hop ! là, hop ! là, hop ! là…

Chevauchée panthéiste de moi à l’intérieur de toutes les choses,

chevauchée énergétique à l’intérieur de toutes les énergies,

chevauchée de moi à l’intérieur du charbon qui se consume, de

la lampe qui brûle,

clairon clair du matin au fond

du demi-cercle froid de l’horizon,

clairon ténu, lointain comme des drapeaux vagues

éployés au-delà du point où sont visibles les couleurs…

Clairon tremblant, poussière en suspens, où la nuit cesse,

poudre d’or en suspens au fond de la visibilité…

Chariot qui grince limpidement, vapeur qui siffle,

grue qui commence à tourner, sensible à mon oreille,

toux sèche, écho des intimités de la maison,

léger frisson matinal dans la joie de vivre,

éclat de rire soudain voilé par la brume extérieure je ne sais comme

midinette vouée à un plus grand malheur que le matin qu’elle sent,

ouvrier tuberculeux touché de l’illusion du bonheur

à cette heure inévitablement vitale

où le relief des choses est doux, net et sympathique,

où les murs sont frais au contact de la main, et où les maisons

ouvrent çà et là des yeux aux rideaux blancs.

Tout le matin est une colline qui oscille,

…………………………………………………………….

……et tout s’achemine

vers l’heure pleine de lumière où les nuages baissent les paupières

et rumeur trafic charrette train moi je sens soleil retentit

Vertige de midi aux moulures à vertige –

soleil des cimes et nous…de ma maison striée,

du tournoiement figé de ma mémoire à sec,

de la brumeuse lueur fixe de ma conscience de vivre.

Rumeurs trafic charrette train autos je sens soleil rue,

feuillards cageots trolley boutique rue vitrines jupes yeux

rapidement caniveaux charrettes cageots rue traverser rue

promenades boutiquiers « pardon » rue

rue en promenade à travers moi qui me promène à travers la rue

en moi

tout miroir ces boutiques -ci dans les boutiques dans ces boutiques-là

la vitesse des autos à l’envers dans les glaces obliques des vitrines,

le sol en l’air le soleil sous les pieds rue rigoles fleurs en corbeille rue

mon passé rue frissonne camion rue je ne me souviens pas rue

Moi tête baissée au centre de ma conscience de moi

rue sans pouvoir trouver une seule sensation à chaque fois

rue

rue en arrière et en avant sous mes pieds

rue en x en Y en Z au creux de mes bras

rue à travers mon monocle en cercles de petit cinématographe,

kaléidoscope en nettes courbes brisées rue.

Ivresse de la rue et de tout sentir voir entendre en même temps.

Battement des tempes au rythme des allées et venues simultanées.

Train brise-toi en heurtant le parapet de la voie de garage !

Navire cingle droit au quai et contre lui fends-toi !

Automobile conduite par la folie de tout l’univers précipite-toi

au fond de tous les précipices

et dans un grand choc, trz, au fond de mon cœur déchire-toi !

A moi, tous les objets projectiles !

A moi, tous les objets directions !

A moi, tous les objets invisibles à force de vitesse !

Battez-moi, transpercez-moi, dépasser-moi !

C’est moi qui me bats, qui me transperce, qui me dépasse !

La rage de tous les élans se referme en cercle-moi !

Hélà-hoho, train, automobile, aéroplane, mes désirs maladifs,

vitesse, incorpore-toi à toutes les idées,

cramponne tous les songes et broie-les,

roussis tous les idéaux humanitaires et utiles,

renverse tous les sentiments normaux, convenables, concordants,

empoigne dans la rotation de ton volant vertigineux et lourd

les corps de toutes les philosophies, les tropes de tous les poèmes

écharpille-les et demeure seule, volant abstrait dans les airs,

rue métallique, seigneur suprême de l’heure européenne.

Allons, et que la chevauchée n’ait point de fin, fût-ce en Dieu !

…………………………………………………………………

………………………………………………………………………

J’ai mal, je ne sais comme, à l’imagination, mais c’est là que j’ai mal,

en moi décline le soleil au haut du ciel.

Le soir a tendance à tomber dans l’azur et sur mes nerfs.

Allons, ô chevauchée, qui d’autres vas-tu devenir ?

Moi qui, véloce, vorace, glouton de l’énergie abstraite,

voudrais manger, boire, égratigner et écorcher le monde,

moi à qui suffirait de fouler l’univers aux pieds,

de le fouler, le fouler, le fouler jusqu’à l’insensibilité…

je sens, moi, que tout ce que j’ai désiré est resté en deçà de mon

imagination

que tout s’est dérobé à moi, bien que j’ai tout désiré.

Chevauchée à bride abattue par-dessus toutes les cimes,

chevauchée désarticulée plus bas que tous les puits,

chevauchée au vol, chevauchée flèche, chevauchée pensée-éclair,

chevauchée moi, chevauchée moi, chevauchée l’univers-moi.

Hélàhoho-o-o-o-o-o-o-o…

Mon être élastique, ressort, aiguille, trépidation…

(1) Passages en italique : non-traduits. Ils figurent ainsi dans le texte de Pessoa
Traduit du portuguais par Armand Guibert
in, Fernando Pessoa : « Poésies d’Alvaro de Campos »
Editions Gallimard (Poésies du monde entier), 1968

TZARA / Extraits par milliers de voyages à parcourir dans l” Homme Approximatif” (1925-1930)

musial

même sous l’écorce des bouleaux la vie se perd en hypothèses sanglantes

où les pics picorent des astres et les renards éternuent des échos insulaires

mais de quelles profondeurs surgissent ces flocons d’âmes damnées

qui grisent les étangs de leur chaude paresse

est-ce le cygne qui gargarise son blanc d’eau

blanc est le reflet dont la vapeur se joue sur le frisson de l’otarie

dehors est blanc

une éclaircie chantante d’ailes absorbe le mistral dans sa corolle de paon

que l’arc-en-ciel décloue de la croix du souvenir

frottant les dents du ciel battant le linge à la rivière

tourbillonnent les moulins blancs

parmi les flocons d’âme que fument les opiomanes à l’ombre des éperviers

la bouche serrée entre deux nouvelles contraires s’agrippe

comme le monde imprévue entre ses mâchoires

et le son sec se casse contre la vitre

car jamais parole n’a franchi le seuil des corps

mort est l’élan qui faisait bouillir le mauvais temps

dans les récipients des pauvres hideuses têtes nos voisines

et malgré la bourbe citadine de nos sentiments

dehors est blanc

qu’importe le dégoût puisque notre force est plus ininflammable que la mort

et son ardeur ne détruira ni nos couleurs ni nos amours

coquillages et moellons stratifiés dans des étages de proverbes

le sens est le seul feu invisible qui nous consume

depuis l’origine du premier chiffre

les aviculteurs parlent un langage simple

formé d’un alphabet d’oiseaux aux blancs dehors

blanc est le doigt que les penseurs ont tant frotté contre leur tempe

nous ne sommes pas des penseurs

nous sommes faits de miroirs et d’air

et quand même insatisfaits obscurs moroses imper­méables

les dents de scie qui ornent notre front voisinent avec la mort

et sautent aux yeux d’une chose à l’autre tout le long du dictionnaire

frottant les dents du ciel battant le linge à la rivière

vomi des blanches crêtes le brouillard se coagule parmi nous

et bientôt serons-nous pris dans la matière dense et boueuse

bientôt serons-nous absorbés par la spongieuse léthar­gie du fer

qui dépasse de la longueur d’une douloureuse litanie la bière et le mensonge

surgi de quel glacier mordant dont le blanc dehors gargarisme de nuage

suce aux racines de nos iris le miel des siècles à venir

©Jean-Marc MUSIAL, ©Un dessin une nuit pour l’image