Renaissance du jour par Luc Dellisse.

Si je prie, si je recours à la prière, c’est pour suspendre le flux. Je respire, je m’adosse au mur. Je m’immobilise au centre de moi. Dans une certaine mesure, je peux préparer la prière, mais l’instant du saut reste invisible. Le temps continu s’interrompt : image coupée nette. Je regarde encore, je capte encore, mais pas en mode actif. Je suis absent en personne. Ce n’est plus moi qui assiste à la chose, c’est mon corps sans moi. Signe des signes : il jouit d’être aux commandes et je m’absente pour un ah ! de temps. C’est un moment fragile et précieux, entre voir et non-voir, très éphémère, il faut en profiter.

Prier, bien sûr, est un grand mot. Il excède la réalité. Je ne prie pas, je concentre les forces qui me traversent, venant du monde et venant de moi. J’accède à la lenteur. Prier est une expérience de la lenteur. Le secret est là. La plupart du temps, je n’aime que la vitesse mais là, dans le flux du jour, dans le creux de la main du jour, la lenteur, en me venant, en me prenant en douceur, remue les plaques tectoniques de l’instant. Elle déplie le temps réel, le lisse, l’immensifie : une minute est une heure, où il ne se passe rien, ni images, ni fantasmes, mais où la réalité trouve son épaisseur, ou l’esprit sort du corps et devient présence. Voilà la prière : un déroulé de la lenteur, entre deux pulsations.

Ainsi, je prie, ici et là, sans vraiment y penser, sans y croire plus qu’à autre chose, sans y accorder plus de prix qu’au souffle court de la course, ou à la secousse d’un orgasme, ou au froid de la mer. Peut-être moins, sûrement moins, s’il fallait peser les choses sur une balance unique, celle des nerfs. Mais chaque émoi a sa balance. La prière est une fin en soi. Elle ne s’adresse à personne, elle ne médite pas, elle ne célèbre pas, elle ne croit pas, elle ne m’exonère d’aucune de mes amours, si violentes et si physiques, à commencer par la littérature, qui est mon arme de poing.

Ça ne dure pas, la prière ne dure jamais, état instable, on entre, on sort du temps. Là, il y a cinq minutes, j’étais debout, nulle part, en état minéral ; ici, j’existe, je remue, j’entends le chant glacé des oiseaux. On croit qu’il se taisent l’hiver : ils chantent, mais sans insister, et se fondent dans leur chant. C’est fini. Déjà, le café, l’écran, et la vitesse qui me reprend sans raccord.

Comme quelqu’un qui a un métier, une vie sociale, qui vaque à ses tâches, qui parle, qui tapote, qui roule, qui rit, qui fronce les sourcils, qui paye, qui court, qui prend le métro, dans un éternel retour des simulacres, mais qui sait que le soir même l’attend, à l’insu de tous, un rendez-vous dérobé avec l’être qu’il aime, moi aussi j’ai une double vie, et chacune éclaire l’autre d’un éclat différent. Quelquefois, au plus vif de l’ardeur, entre deux phrases qui cherchent l’endroit exact du pli, je suis pris de bonheur, d’une sorte de fou-rire léger, en pensant à ces rendez-vous du matin avec la prière, dans l’éternité fugitive.

Gérard a des gros organes.

Extrait du film de Guillaume Nicloux.
Réalisé sans trucages ni effets spéciaux.
Toute Loi Évin est prié de brosser ses chaussures, porter une cape de dandy, oublier les chemisettes en polyester et se plier en quatre dans le vestiaire en attendant que la France retrouve ses familiarités avec le bonheur. Sans toi, législateur cancéreux avec tes légumes verts à la vapeur…Et ton eau de source sans corps ni âme…

 

 

 

Arthur Cravan voulait être quelquepart.

« Je voudrais être à Vienne et à Calcutta,
Prendre tous les trains et tous les navires,
Forniquer toutes les femmes et bâfrer tous les plats.
Mondain, chimiste, putain, ivrogne, musicien, ouvrier, peintre, acrobate, acteur ;
Vieillard, enfant, escroc, voyou, ange et noceur ; millionnaire, bourgeois, cactus, girafe ou corbeau ; Lâche, héros, nègre, singe, Don Juan, souteneur, lord, paysan, chasseur, industriel,
Faune et flore : je suis toutes les choses, tous les hommes, et tous les animaux ! »

Arthur Cravan, 1913

Ilarie Voronca / Beauté de ce monde

 

à Léon-Paul Fargue

Rien n’obscurcira la beauté de ce monde.
Les pleurs peuvent inonder toute la vision. La souffrance
peut enfoncer ses griffes dans ma gorge. Le regret,
l’amertume, peuvent élever leurs murailles de cendre,
la lâcheté, la haine, peuvent étendre leur nuit,
Rien n’obscurcira la beauté de ce monde.

Nulle défaite ne m’a été épargnée. J’ai connu
le goût amer de la séparation. Et l’oubli de l’ami
et les veilles auprès du mourant. Et le retour
vide, du cimetière. Et le terrible regard de l’épouse
abandonnée. Et l’âme enténébrée de l’étranger,
mais rien n’obscurcira la beauté de ce monde.

Ah ! On voulait me mettre à l’épreuve, détourner
mes yeux d’ici-bas. On se demandait : « Résistera-t-il ? »
Ce qui m’était cher m’était arraché. Et des voiles
sombres, recouvraient les jardins à mon approche
la femme aimée tournait de loin sa face aveugle
mais rien n’obscurcira la beauté de ce monde.

Je savais qu’en dessous il y avait des contours tendres,
la charrue dans le champ comme un soleil levant,
félicité, rivière glacée, qui au printemps
s’éveille et les voix chantent dans le marbre
en haut des promontoires flotte le pavillon du vent
Rien n’obscurcira la beauté de ce monde.

Allons ! Il faut tenir bon. Car on veut nous tromper,
si l’on se donne au désarroi on est perdu.
Chaque tristesse est là pour couvrir un miracle.

Un rideau que l’on baisse sur le jour éclatant,
rappelle-toi les douces rencontres, les serments,
car rien n’obscurcira la beauté de ce monde.

Il faudra jeter bas le masque de la douleur,
et annoncer le temps de l’homme, la bonté,
et les contrées du rire et la quiétude.
Joyeux, nous marcherons vers la dernière épreuve
le front dans la clarté, libation de l’espoir,
rien n’obscurcira la beauté de ce monde.


Crédits photo ©ALFRED HOOGVELD #1997 POUR ©POÈTES ANONYMES ASSOCIÉS