Luc Dellisse #4 – Bilan du jour de l’an

Je ne sais toujours pas ce que je vaux : ni pour l’instant présent, ni pour le tracé de ma vie. Je ne ressemble pas à ce que voudrais être, et je vis en ma compagnie avec résignation. Il me semble que je m’éloigne de plus en plus de mon idéal. Ce n’est pas nouveau : j’ai perdu toutes les parties que j’ai jouées, j’ai été blessé à toutes les batailles, et la plupart des choses que j’aimais se sont enfoncées dans des abîmes sous mes yeux.

Je ne me plains pas de mon siècle ni de l’espèce humaine : je me plains du personnage intime que j’accompagne depuis si longtemps, et dont les actions sont décevantes, et dont le comportement est aux antipodes de celui des êtres grands et nobles qui seuls me paraissent dignes d’intérêt.

Etre n’importe qui, jeté dans des circonstances prosaïques de la vie quotidienne, du gagne-pain, de la préparation des repas, de la manipulation des appareils, de l’impuissance de l’esprit, ne pouvait me plaire, et j’en suis venu à mépriser cet aventurier en herbe qui s’est mué en consommateur.

L’essentiel était ailleurs et je ne l’ai pas connu. Je n‘ai jamais sauvé aucune vie. Je n’ai jamais pesé d’aucun poids sur le cours des choses. Je n’ai rien pu faire pour mon pays, qui est la grande passion de ma vie, et j’assiste impuissant à ses difficultés. Il n’y a jamais eu le moindre rapport entre l’existence apparente et ma vision de la réalité.

Mon corps, ma voix, sont des témoins à charge : il me suffit de me voir ou de m’entendre dans les limbes de Youtube pour être déprimé. Ce grand, remuant, chantonnant, grisonnant personnage est le pire porte-parole que je pouvais trouver. Et je ne peux douter qu’il est moi-même en personne. Il reflète non seulement la conséquence mais la cause d’une longue suite d’échecs.

Quelquefois j’accuse la paresse, quelquefois mon irénisme, quelquefois ma grossière sensualité. Mais cela et tant d’autres choses se rattachent à une réalité plus profonde : mon caractère, c’est-à-dire, le choix profond que j’ai fait de mon existence.

J’ai toujours, et de plus en plus, voulu échapper à la vie en chair et en os. Je n’ai jamais su être pratique, je ne l’ai même jamais tenté. Le fait que je ne sache pas conduire une voiture est révélateur de mon incapacité plus générale à me conduire en société. Littéralement, je ne sais pas comment m’y prendre avec les autres êtres humains, et si je peux faire illusion durant quelques heures, lors d’une soirée ou d’un débat, je me dissous, socialement parlant, dès que l’expérience se poursuit plus d’un jour. Un emploi, une croisière, une équipe, un groupe quelconque, sont des expériences existentielles où je n’ai pas ma place, et mes congénères se débarrassent de moi à la première occasion.

En somme, j’ai obtenu très tôt ce que je cherchais : ne pas être partie prenante des réalités du monde. Le résultat est là, décevant et irréfutable. Je suis devenu un être de conte fantastique. L’homme qui mûrit et qui n’apprend rien. L’homme qui rêve et qui n’existe pas.

 

©Luc DELLISSE #2019 pour le texte
©Droits réservés #1935 pour la photographie ultime de PESSOA avant sa disparition.

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