… Antonio Ramos Rosa, ou comment être poète au Portugal après la déflagration Pessoa

VENISE-24--28-01-16 488

Le papier, la table, le soleil, la plume…
A côté, la fenêtre. Et je ne possède rien
et je ne suis rien de ce que j’écris. Et je n’attends rien
de tout ce que j’attends.

Tandis que j’écris je ne suis pas ne veux rien
n’écoute ni les paroles ni le silence.
J’aligne des mots mais n’avance pas encore.
Je suis assis à une table pauvre et immobile.

Le papier, la table, le soleil, la plume…
Rien ne commence, même à l’ombre je ne respire pas.
Tout est clair et distinct.
Tout est sûr ou obscur. J’avance en vain.

Je ne veux pas attendre,
je ne veux pas voguer sur le doux océan des mots.
Je ne veux cheminer qu’avec le corps que je suis,
je veux, sans vouloir, être le sang même,
muscles, langue, bras, jambes, sexe,
la même certitude occulte et unique, si souvent évidente,
la même force en alerte qui bat dans les poignets,
la même nuit ouverte que j’étends au jour entier,
la même danse, haute et souple, d’un corps vivant!

Mais je suis aujourd’hui dans l’intervalle
où l’ombre entière est froide et le sang est pauvre.
J’écris pour ne pas vivre sans espace,
pour que le corps ne meure pas dans l’ombre froide.

Je suis l’incommensurable pauvreté d’une page.
Je suis un champ en déshérence. La rive
à bout de souffle.

Mais le corps ne s’arrête jamais, le corps sait
la science exacte de la navigation dans l’espace,
le corps s’ouvre au Jour, circule en plein jour,
le corps peut vaincre l’ombre froide du jour.

Tous les mots s’éclairent
au feu sûr du corps dévêtu,
tous les mots restent nus
dans ton ombre ardente.

 

 

Droits de la traduction Editions lettres vives©

Droits en langue originale réservés à l’auteur

Image : Dubuffet, détail capturé par Guillaume HOOGVELD© (Logogriphe aux Pales, Collection Peggy Guggenheim, Venezia.)

 

 

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