Un jour nous sommes tombés du paradis

Un jour, nous sommes tombés du Paradis

Par Yann BOUVARD

 

        Un jour, nous sommes tombés du Paradis.

        Bien avant l’arrivée dans ce monde étrange et teinté d’ exotisme, nous avions déjà choisi avec beaucoup de précaution nos vêtements: certains pour les étés irradiés du soleil, d’autres pour les hivers brumeux, fades et tristes. En effet, pour nous, les éternels voyageurs, de telles explorations ne se préparent jamais à la légère. Au contraire, elles se caractérisent avant tout par leur extrême gravité, vu  l’ampleur des enjeux que nous y mettons.

Voyager signifie pour nous réaliser du mieux possible un seul et unique rêve. Ce rêve s’avèrerait être franchement des plus étranges pour les autochtones, qu’ils prendraient pour de la pure folie, si seulement ils en avaient connaissance. Il s’agit de nous consumer, ici-bas, dans l’Ame qui enflamme secrètement le foyer de notre existence et illumine invisiblement le monde de sa pure présence.

 

        Un jour, nous sommes tombés du Paradis.

        Le coeur vibrant, nous sommes naturellement cette possibilité qu’a l’Ame de pénétrer l’insouciance de ce monde.

        Nous éprouvons constamment et secrètement notre rêve: il obsède nos jours et nos nuits et conditionne jusqu’au moindre de nos gestes quotidiens. Une telle exigence nous confine forcément à la solitude et l’isolement. Dans quelque lieu de vénération reculé ou dans le silence de notre chambre, il arrive qu’en plein recueillement dans notre silence, nous nous embrasions, subitement. Le coeur brûlant, battant à tout va, nous portons alors notre regard transfiguré sur le monde bien morne des autochtones. Parfois, surtout lorsque rien ne le laisse présager, cette voix mystérieuse et sans visage jaillit  des tréfonds notre être, et nous interpelle: «Où étais-tu? Ne sais-tu pas que je te cherche depuis que les mondes sont mondes?».

De telles plongées dans ces expériences vertigineuses et familières de nos espaces intérieurs nous rappelle brusquement à notre état originel, avant que nos nombreux voyages chez les autochtones aient commencé. Nos retrouvailles soudaines avec l’Ame qui nous anime sont ces journées radieuses que nous aimons tant parce que baignées du Soleil. Elles succèdent toujours aux longues nuits hivernales que nous éprouvons ici-bas.

 

        Un jour, nous sommes tombés du Paradis.

        En effet, au cours de ces nombreux voyages, il nous arrive souvent d’en oublier le sens quand, immergés dans le monde franchement grisâtre des autochtones, nous nous plaisons à l’idée insidieuse d’être comme eux. Nos longues nuits sont alors autant de torpeurs où nous errons, sans attache, sans aspirations véritable, au gré des jours qui se succèdent avec leur lot de triste banalité.

Notre tragédie vient de notre ressemblance apparente aux autochtones. Comme eux, nous sommes immergés dans la finitude de ce monde et son lot de contingences. Nos visages et nos corps sont identiques aux leurs et comme eux, nous mangeons, nous dormons, nous travaillons, avec le soucis constant du pain quotidien. Bref, comme les autochtones, nous sommes au monde. Seulement, nous, les voyageurs, nous ne sommes pas du monde.

Soumis malgré nous aux tracas de telles contingences, il n’est pas rare que nous pleurions en silence le souvenir nostalgique de notre véritable demeure: nous subissons la   terrible expérience l’exil. Malgré nos incessantes tentatives, nous avons toujours eu beaucoup de mal à composer avec la vie formatée et dénuée d’aspirations véritables des autochtones. Nous sommes si différents! N’avons nous pas pour rêve ultime d’incarner l’Ame dans l’inertie de ce monde?

 

Un jour, nous sommes tombés du Paradis.

        Notre différence ne réside donc pas dans notre apparence. Le rêve fou qui nous habite n’a rien de visible ni de palpable. Il est ce sceau secret que nous portons invisiblement sur notre front, comme notre emprunte indélébile. Seuls nos semblables sont amènes à reconnaître ce sceau, et c’est pour cela qu’au hasard des chemins, lors de nos rencontres, nous nous saluons avec empressement et discrétion.

        En présence des autochtones en surnombre, il vaut mieux ne jamais dévoiler notre différence. Trop nombreux sont ceux qui chez eux verraient là un grand péril pour leur existence routinière, grisonnante et sans relief.

        D’ailleurs, les autochtones ne veulent surtout pas imaginer la possibilité de notre existence parmi eux, combien même certains d’entre eux la soupçonnent secrètement. La noblesse de notre rêve leur seraient en horreur. Ils verraient dans l’éclat de l’Ame qui nous habite les suprêmes dangers. L’expérience éprouvée de l’insondable gouffre séparant leur réalité de la notre risquerait de les anéantir sur le champs ou de les rendre fous. Et si par malheur certains y survivaient, ils nous assassineraient certainement!

 

        Un jour, nous sommes tombés du Paradis.

        Poser nos pieds sur terre, plonger notre attention en nous-même et porter notre regard vers le Ciel, c’est menacer l’ordre établi des autochtones. Ces derniers s’y complaisent  en se rassurant de leurs fausses certitudes et de leurs croyances grégaires. Cette réalité que nous autres mettons à nu s’avère être malheureusement dénuée de toute lueur véritable et de toute aspiration aux cimes.

        L’Ame ne se laisse jamais posséder par l’inertie et la pesanteur, dans lesquelles les autochtones trouvent leur sécurité et se figent. C’est la raison pour laquelle nous autres, infatigables voyageurs, sommes toujours en chemin. Que ce soit en chambre ou le bâton à la main, nous ne trouvons jamais de repos au cours de nos pérégrinations intérieures.

 

Un jour, nous sommes tombés du Paradis.

Les nuits mystérieuses et claires, le temps semble comme suspendu dans le firmament. Nous aimons ces nuits que, solitaires, nous contemplons inlassablement. Nos coeurs alors palpitent et s’élèvent à la vision d’une telle plénitude.  Elles sont en effet le parfait reflet de la nuit de lumière qui repose silencieusement en nous.

        Nous avons soif de laisser l’Ame éclater au grand jour. Nous puisons la force de nos voyages et de nos marches  perpétuelles dans l’idée seule de n’être plus qu’Un avec elle. Devant une telle ambition, impossible à réaliser totalement, nos fréquents voyages parmi les autochtones ne peuvent être qu’une tentative, l’esquisse de ce rêve fou qui nous dépasse de très loin. Nous le devinons cependant toujours au plus profond de nous-mêmes.

 

        Un jour, nous sommes tombés du Paradis.

        Faute de parvenir à fusionner totalement avec l’Ame, nous avons toujours le secret désir d’inscrire ici-bas notre court passage comme une lueur, un éclat, un haut fait d’arme.  Bien qu’invisible pour les autochtones, au moins notre voyage se scellera dans le Firmament.

        Nous, les infatigables voyageurs, ne partons pas dans les éclats de la fanfare, dans les honneurs ou sous les applaudissements. Nous partons simplement par la petite porte, comme nous sommes venus: sur la pointe des pieds. Mais nous partons toujours les mains marquées par l’ampleur de notre dure et invisible labeur, notre rêve nourri par les mille trésors éclatants que nous avons su y laisser germer. Nous partons le coeur aimant.

        Alors, une nouvelle étoile naitra dans l’éternel silence de nos nuits éclairées. C’est avec notre rêve secret seul que nous repartirons au loin, riches de l’expérience de notre voyage, le sourire d’un ange posé sur notre visage.

 

Un jour, nous sommes tombés du Paradis.

        Les nuits sans étoiles, nous imaginons avec tristesse notre lointaine patrie, et cherchons du regard quelque signe aux confins des étoiles pouvant nous rappeler à elle. Notre rêve secret semble lui-même s’évanouir, insidueusement. Seuls alors demeurent pour nous la douloureuse réalité de notre corps et sa pesanteur. A l’aube de telles nuits éprouvantes, alors que les autochtones s’attèlent machinalement à leurs activités quotidiennes, nous nous laissons lourdement tomber à terre, harassés et terrassés par de telles nuits intérieures.

Il arrive que même le sommeil ne vienne pas. Les heures et les journées passent alors et se ressemblent terriblement. Le sens lui-même que nous avons mis en  nos voyages semble n’être qu’un trop lointain souvenir. Pour tuer le temps, du haut de notre fenêtre, nous regardons tristement ces autochtones qui rient aux éclats, sans doute en chemin pour quelque troquet. L’exigence extrême que nous mettons à nos enjeux sont devenus notre pesanteur.

 

Un jour, nous sommes tombés du Paradis.

Mais un matin, contre toute attente, nous entendons à nouveau l’appel:«Où étais-tu? Ne sais-tu pas que je te cherche depuis que les mondes sont mondes?». Derrière nos fines eaux troubles, l’Ame nous effleure alors de son radieux sourire. Ce simple effleurement illumine nos visages, éclatants à nouveau de lumière, de légèreté et de joie.  Notre pesanteur passée n’est plus qu’un mauvais rêve à l’existence douteuse. Vaillants, nous reprenons nos bâtons de pèlerin en quête de nouvelles cimes.

Pour tout cela, nous ne vous en voudrions pas si, après avoir lu ces quelques lignes, croisant l’un des nôtres au hasard des chemins, dans un brusque moment d’illumination, vous vous mettiez à fuir dans tous les sens, les bras levés en maudissant le Ciel, les yeux hagards, injectés de sang, bavant, gémissant de rage, hurlant d’épouvante…

 

Un jour, nous sommes tombés du Paradis.

Cela expliquerait tout…

 

YANN BOUVARD©

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