LUC DELLISSE récidive adroitement avec “CIEL OUVERT”, son dernier opus. Extraits.

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Zénith

C’était si bien le jardin aux yeux verts

Les portes ouvertes de la beauté

Le tremblement de la main de l’amour

Et l’espoir d’arriver à temps pour l’orage

C’était si bien le chemin dessiné

Avec le doigt sur la paume

Les lignes de vie, le signe du sourire

La profondeur de l’aiguille aimantée

C’était si bien dans le soleil un accident

D’oiseaux, le bruit aérien de la laine

Les tissus froissés, les ventres dénudés

Les plumes du génie de ta voix

C’était si bien la grandeur de la nuit

L’écriture rapide de nos spasmes

La prosodie du plaisir, fléchissant,

Remontant, le feu, le feu, le feu

C’était si bien nos enfants courant sur le lit

Le bruit de la clé dans la porte

Et le visage qui se relève et le choc

Sans fin du retour de l’éternité.

(30 août)

Contre-poison

Je suis avec toi dans le temps

Enroulés dans nos couvertures

Tu dors loin de moi et j’attends

Les longs doigts de la ville endormie

Redessinent tes yeux fermés

Je suis dans la cité du rêve

La montre bleue et l’écran noir

Le téléphone absent, le café dans la tasse

Les heures claires de la nuit

Plein de choses me manquent mais toi

Tu ne manques pas, tu me troues

Je sens le fruit de la douleur

S’ouvrir en deux entre tes paumes

Le suc délicieux et vivant

Coule sur ton poignet de velours

Petite vasque où je bois à genoux

Tu es glacée et ta lente salive

Pénètre les réseaux et les cordes

De mon corps nu, vibrant

Tous les bonheurs de la lumière sont venus

Par le philtre de ton regard

Ton rire vit en moi

Ta peau peinte avec le pinceau

Du matin – est ma lampe.

Faire-part

Ta main lisse posée sur le ventre

Ta douceur transformée en griffes

Tu montes en arrière dans la langue

Tu tournes la tête et tu chantes

Ta beauté de monstre savant éclate

Le feu crépite dans mes veines.

Je meurs

Je vois tes yeux de soufre et de salpêtre

Le jeu du tourbillon qui troue le plafond

Le ciel devient panique

L’été brûle les dernières fleurs

Je suis entré dans la douleur

J’attends la fin du jour, l’œil crevé

Le cyclope de la tempête

J’attends le vin et la froideur

L’amour a plus d’un tour

Pour nous briser le cœur

Je n’ai jamais été joueur

Je suis entré dans la douleur

Je dessine dans l’air ton visage

J’entends le chant de ta voix,

Le bonheur que tu m’as donné

Que tu m’as repris

Et qui reviendra un jour

Sans moi.

22 juillet

Tu es là

Tu es là, avec les yeux tournés vers la lumière

Je vois ta nuque, tes épaules rondes et nacrées

Et je vois le reflet de ton regard dans la trouée

Des nuages et dans le masque du soleil.

Je tire à moi l’espace en respirant entre mes poings

Je tourne dans un grand vent de papier qui se lève

Je gagne les régions mathématiques du rêve

Je dors debout en jouissant entre tes reins

Je parle dans la nuit sans prononcer un mot

Personne ne se doute des mots de mon silence

Je déconnecte tous les appareils de voyance

Je suis mort n’importe où et je vis dans tes bras

La signature de ton sang sur le bleu des draps

Où la main de l’artiste infléchit les jambages

Révèle la blancheur de la première page

Tu écris en saignant le roman de ta voix.

LUC DELLISSE 2011 ©





Luc Dellisse, écrivain et poète. Il enseigne à la Sorbonne et à l’Université de Bruxelles, a déjà publié aux Impressions nouvelles trois romans : Le Jugement dernier, Le Testament belge et Le Professeur de scénario,

La poésie est son cheval de Troie : grâce à elle, il pénètre sur des planètes inconnues. Mais c’est un rythme lent, souterrain. Les poèmes présentés ici sont issus de « Ciel ouvert«  son prochain recueil, à paraître en 2012, qui rassemble des créations depuis 2005.

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