Houellebecq

Bouleversante chute (dernier chapitre) du meilleur roman de Houellebecq, « Extension du domaine de la lutte » .

SAINT-CIRGUES ­ EN-MONTAGNE

« Aussi paradoxal que cela puisse paraître, il y a un chemin à parcourir et il faut le parcourir, mais il n’y a pas de voyageur. Des actes sont accomplis, mais il n’y a pas d’acteur. »

(Sattipathana-Sutta, XLII, 16)

LE 20 juin de la même année, je me suis levé à six heures et j’ai allumé la radio, plus précisément Radio-Nostalgie. Il y avait une chanson de Marcel Amont qui parlait d’un Mexicain basané : légère, insouciante, un peu bête ; exactement ce qu’il me fallait. Je me suis lavé en écoutant la radio, puis j’ai rassemblé quelques affaires. J’avais décidé de retourner à Saint-Cirgues-en-Montagne ; enfin, de rées­sayer.Avant de partir, je termine tout ce qui reste à manger chez moi. C’est assez difficile, car je n’ai pas faim. Heureusement il n’y a pas grand-chose : quatre biscottes et une boîte de sardines à l’huile. Je ne vois pas pourquoi je fais ça, il est évident que ce sont des produits de longue conservation. Mais il y a déjà longtemps que le sens de mes actes a cessé de m’apparaître clairement ; disons, il ne m’apparaît plus très sou­ vent. Le reste du temps, je suis plus ou moins en position d’observateur.

En pénétrant dans le compartiment, je me rends quand même compte que je suis en train de déjanter ; je n’en tiens pas compte, et je m’installe. A Langogne, je loue un vélo à la gare SNCF ; j’ai téléphoné à l’avance pour réserver, j’ai très bien organisé tout cela. Je monte donc sur ce vélo, et immédiatement je prends conscience de l’absurdité du projet : ça fait dix ans que je n’ai pas fait de vélo, Saint-Cirgues est à quarante kilomètres, la route pour y accéder est très montagneuse et je me sens à peine capable de parcourir deux kilomètres en ter­rain plat. J’ai perdu toute aptitude, et d’ailleurs tout goût, pour l’effort physique.

La route sera un supplice permanent, mais un peu abstrait, si l’on peut dire. La région est totalement déserte ; on s’enfonce, de plus en plus profond, dans les montagnes. Je souffre, j’ai dramatiquement présumé de mes forces physiques. Mais le but dernier de ce voyage ne m’apparaît plus très bien, il s’effrite lentement à mesure que je gravis ces côtes inutiles, toujours recommencées pourtant, sans même regarder le paysage.

En plein milieu d’une montée pénible, alors que je halète comme un canari asphyxié, j’aperçois une pancarte : « Attention. Tirs de mines. » Malgré tout, j’ai un peu de mal à y croire. Qui s’acharnerait, ainsi, sur moi ?
L’explication m’apparaît un peu plus tard. En fait, il s’agit d’une carrière ; ce sont donc uniquement des rochers qu’il s’agit de détruire. J’aime mieux ça.
Le terrain s’aplanit ; je relève la tête. Sur le côté droit de la route il y a une colline de débris, quelque chose d’intermédiaire entre la poussière et les petits cailloux. La surface en pente est grise, d’une planéité géométrique, absolue. Très attirante. Je suis persuadé que si on y posait le pied on s’enfoncerait aussitôt, de plu­sieurs mètres.
De temps en temps je m’arrête sur le bord de la route, je fume une cigarette, je pleure un petit peu et je repars. J’aimerais être mort. Mais « il y a un chemin à parcourir, et il faut le parcourir ».

J’arrive à Saint-Cirgues dans un état d’épui­sement pathétique, et je descends à l’hôtel Parfum des bois. Après un temps de repos, je vais boire une bière au bar de l’hôtel. Les gens de ce village ont l’air accueillants, sympathiques ; ils me disent : « Bonjour ».
J’espère que personne ne va engager la conversation de manière plus précise, me demander si je fais du tourisme, d’où je viens en vélo, si la région me plaît, etc. Mais, heureusement, ceci ne se produit pas.
Ma marge de manoeuvre dans la vie est devenue singulièrement restreinte. J’entrevois encore plusieurs possibilités, mais qui ne diffèrent que par des points de détail.
Le repas n’arrangera rien. Pourtant, entre-temps, j’ai pris trois Tercian. Mais je suis là, seul, à ma table, j’ai commandé le menu gastronomique. C’est absolument délicieux ; même le vin est bon. Je pleure en mangeant, avec de petits gémissements.
Plus tard, dans ma chambre, j’essaierai de dormir ; en vain, une fois de plus. Triste routine cérébrale ; l’écoulement de la nuit qui paraît figé ; les représentations qui s’égrènent avec une parcimonie grandissante. Des minutes entières à fixer le couvre-lit.
Vers quatre heures du matin, pourtant, la nuit devient différente. Quelque chose frétille au fond de moi, et demande à sortir. Le caractère même de ce voyage commence à se modifier : il acquiert dans mon esprit quelque chose de décisif, presque d’héroïque.

Le 21 juin, vers sept heures, je me lève, je prends mon petit déjeuner et je pars en vélo dans la forêt domaniale de Mazas. Le bon repas d’hier a dû me redonner des forces : j’avance souplement, sans effort, au milieu des sapins.
Il fait merveilleusement beau, doux, prin­tanier. La forêt de Mazas est très jolie, profon­dément rassurante aussi. C’est une vraie forêt de campagne. Il y a des petits chemins escarpés, des clairières, du soleil qui s’insinue partout. Les prairies sont couvertes de jonquilles. On est bien, on est heureux ; il n’y a pas d’hommes.

Quelque chose paraît possible, ici. On a l’impression d’être à un point de départ.

Et soudain tout disparaît. Une grande claque mentale me ramène au plus profond de moi-même. Et je m’examine, et j’ironise, mais en même temps je me respecte. Combien je me sens capable, jusqu’au bout, d’imposantes représentations mentales ! Comme elle est nette, encore, l’image que je me fais du monde ! La richesse de ce qui va mourir en moi est abso­lument prodigieuse ; je n’ai pas à rougir de moi-même ; j’aurai essayé.
Je m’allonge dans une prairie, au soleil. Et maintenant j’ai mal, allongé dans cette prairie, si douce, au milieu de ce paysage si amical, si rassurant. Tout ce qui aurait pu être source de participation, de plaisir, d’innocente harmonie sensorielle, est devenu source de souffrance et de malheur. En même temps je ressens, avec une impressionnante viole nce la possibilité de la joie. Depuis des années je marche aux côtés d’un fantôme qui me ressemble, et qui vit dans un paradis théorique, en relation étroite avec le monde. J’ai longtemps cru qu’il m’appartenait de le rejoindre. C’est fini.

Je m’avance encore un peu plus loin dans la forêt. Au-delà de cette colline, annonce la carte, il y a les sources de l’Ardèche. Cela ne m’intéresse plus ; je continue quand même. Et je ne sais même plus où sont les sources ; tout, à présent, se ressemble. Le paysage est de plus en plus doux, amical, joyeux ; j’en ai mal à la peau. Je suis au centre du gouffre. Je ressens ma peau comme une frontière, et le monde extérieur comme un écrasement. L’impression de séparation est totale ; je suis désormais prisonnier en moi-même. Elle n’aura pas lieu, la fusion sublime ; le but de la vie est manqué.

Il est deux heures de l’après-midi.

© Michel Houellebecq

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